mardi 15 février 2011

TUNISIE, EGYPTE... ALGERIE : DES REVOLUTIONS SANS GUIDE

Un vent de liberté sans précédent souffle sur le monde arabe. Et les dictateurs tombent comme des fruits mûrs. Le monde découvre alors la profondeur de la contestation populaire mais surtout la taille de l’impopularité sur laquelle trônaient les dictatures déchues.

Pourtant, nul n’a vu venir la grogne. Ni les multiples spécialistes du Maghreb et du proche Orient qui écument les universités en Occident, ni les journalistes tout aussi spécialisés, encore moins les services de renseignement des différents pays occidentaux, si souvent prompts à présenter la météo politique des anciennes colonies. Tous sont obligés de courir aujourd’hui après les événements en tentant de les rattraper et de les expliquer. Cette myopie de la communauté internationale, voulue ou non, nous renseigne à souhait sur la transformation du monde et la capacité des peuples à conduire des révolutions tout à fait autonomes.

Que ce soit en Tunisie ou en Egypte et peut-être demain en Algérie ou ailleurs en Afrique noire, les peuples conduisent victorieusement leur révolution sans guide connu et reconnu. Il n’y a aucun Messie qui est attendu. Le peuple a pris ses responsabilités en main et assume son destin. Les uns après les autres, ils font plier les différents maillons de la redoutable machine répressive de l’Etat. A l’observation, il est permis de penser que, demain, de véritables démocraties prendront la place des dictatures défaites. En général, lorsqu’elle est voulue et désirée par le peuple, nous avons une démocratie saine dans un corps social sain. Mais lorsqu’elle est inspirée ou même imposée par la communauté internationale ou dictée depuis les capitales occidentales, nous avons une démocratie piégée.

Dans la présente réflexion, nous voulons, à la lumière de ce qui se passe aujourd’hui au Maghreb, nous interroger sur le réel de l’Etat en Afrique et dans le monde en développement en général mais surtout nous intéresser à la manifestation du politique en tant que « actions visant le maintien ou la modification de l’ordre établi ».

Dès lors, un certain nombre de questions s’offrent à nous : comment peut-on expliquer la bravoure, j’allais dire subite, des peuples longtemps tenus en respect, soigneusement muselés et souvent réprimés par les gouvernants ? Comment comprendre l’apathie tout aussi subite des régimes ayant par le passé démontré leur pleine capacité à mâter dans le sang, toute contestation populaire ? Sans guide et sans leader charismatique pouvant prendre la direction des affaires et conduire un vrai changement, le peuple saura-t-il tirer tout le bénéfice de sa victoire ? Quelle garantie pour la réalisation des aspirations populaires ? Peut-on changer le régime en comptant sur la transformation des dignitaires de l’ancien régime ou faut-il absolument faire table rase du passé et faire rimer le changement de régime avec le changement des hommes ? Comment procéder pour éviter au peuple de vol ou le détournement de sa victoire ? Que faire des dictateurs déchus ?

La goutte d’eau

L’étincelle qui embrasse aujourd’hui le Maghreb et menace d’embraser le monde arabe est partie d’un fait divers à la limite banal, même s’il y a eu mort d’homme : l’immolation d’un commerçant excédé à Tizi Bouzit. Mais ce qu’il faut reconnaître, c’est que l’étincelle a été craquée dans un environnement complètement desséché. Et ce dessèchement marque le degré de pauvreté mais aussi de musèlement des populations. Un peuple comprimé pendant longtemps finit par exploser et souffle tout sur son passage. C’est un principe scientifique : un gaz qu’on comprime longtemps dans une bouteille sans possibilité d’échappement, finit par faire exploser cette dernière quel qu’en soit la matière de sa fabrication.

Le fait que la mèche ait été allumée au Maghreb n’est pas un fait fortuit. Depuis près de deux décennies, les peuples arabes de la méditerranée et du proche Orient, sont victimes de ce qu’on peu qualifier de devoir de protection de l’Etat hébreux qui est celui que s’est octroyé l’Occident. En effet, effrayé par la montée de l’islamisme arabe qu’il assimile au terrorisme, et incapable de l’affronter ou de le domestiquer, l’Occident a entrepris de sous-traiter son action aux roitelets établis sur les bords de la méditerranée.

L’Occident finance ainsi dans le Maghreb des pires dictatures censées servir de digues à la protection de l’Etat d’Israël. Le premier coup porté à la démocratie dans cette région avec la bénédiction de l’Occident, était l’annulation des élections algériennes remportées par des partis islamistes. Depuis lors, une répression sanglante est conduite contre le peuple sous le couvert du combat contre le terrorisme. Pour des services rendus à l’Occident et à Israël et paradoxalement pour les sévices rendus à leurs peuples, les régimes du Maghreb étaient présentés en Occident comme des exemples à suivre et de ce fait fréquentables.

La démocratie aux forceps

La démocratisation introduite presque aux forceps en Afrique et dans le monde arabe, a contribué à faire rompre l’équilibre instable sur lequel reposait l’Etat traditionnel africain. En effet, comme le souligne Georges Ballandier, « l’Etat traditionnel africain apparaît instable et porteur d’une contestation organisée – ritualisée – qui contribue plus au maintien du système qu’à sa modification, l’instabilité relative et la rébellion contrôlée seraient ainsi les manifestations normales de processus politiques propre à ce type d’Etat ». C’est cette mécanique qui avait permis aux dictateurs africains de la première génération d’ériger l’Etat, de construire le politique et de maintenir un semblant d’équilibre en « ayant recours ou la menace de recours à l’emploi légitime de la contrainte physique »

Or, confronté au pluralisme, et surtout à l’apparition des oppositions politiques, les dictateurs ont cru trouver la solution dans la liquidation symbolique ou réelle des opposants et dans l’étouffement systématique de toutes les formes de contestation. Ils ont effectivement mis cette menace à exécution. Ce faisant, ils ont bouché toutes les soupapes de respiration par lesquelles le jeu politique s’oxygénait. Cet état de chose a contribué à faire du politique, non plus « une expression manifeste de la réalité sociale » mais plutôt une sorte d’ogre tenue en horreur par la société. Ceci s’explique par la montée presque vertigineuse des abstentions aux différentes élections. Mais comme personne n’a réellement la capacité de tenir le peuple en dehors du politique ou bien de le dépolitiser, Aristote définissant l’homme comme « naturellement politique », tel la nature, les peuples ont repris leurs droits. Et de fort belle manière.

D’après Ballandier, « toute société ne peut être qu’un système approximatif tendant à sa pleine réalisation (ce qui manifeste le politique comme créateur d’ordre) ; mais l’approximation permet par ailleurs la contestation, la mise en mouvement des forces contraires au maintien du système (ce qui révèle le politique comme négateur de l’ordre établi). Ordre et désordre sont donnés en même temps, le changement a ses racines dans le système lui-même ». Or, le fait pour les régimes dictatoriaux d’étouffer toute contestation a contribué à les scléroser, à compromettre toute forme d’auto changement portant ainsi malgré eux la contestation et même les divisions au cœur même du système. C’est ce qu’on a constaté en Egypte avec la division de l’armée qui a certainement contribué à l’affaiblir et à annihiler son action. C’est ce qui s’observe dans la plupart des pays africains où l’opposant n’est plus en face du pouvoir mais à l’intérieur de ce dernier.

Pouvoir au peuple

Que ce soit en Tunisie ou en Egypte, on a vu comment les dictateurs ont tenté de résister à la pression populaire. Ben Ali a tenu 28 jours et est parti après avoir prononcé trois discours dans lesquels il faisait des concessions au peuple. Moubarak est parti au bout de 18 jours ayant tenu deux discours. Moubarak, en envoyant ses partisans dans la rue, a tenté de mettre en scène le scénario de la guerre civile, question de donner un avant goût du chaos dont il disait que son départ pourrait provoquer. Mais ce qu’on peut constater – et c’est très visible dans le cas de Moubarak – c’est que c’est finalement la pression de l’armée et les dissensions internes au cœur même du régime qui ont fini par les emporter. Ce qui montre bien que le ver était dans le fruit. Ce qui montre aussi qu'aucune armée du monde, aussi puissante soit-elle, qu'aucun dictateur, aussi cruel soit-il ne saurait se mettre en travers d'un peuple qui a soit de liberté. 

Dans les deux pays maghrébins qui sont déjà passés à la moulinette de leurs peuples, la révolte a d’abord était individuelle et surtout tripale, c'est-à-dire qu’elle remonte des tripes de chaque contestataire. La synchronisation de toutes ces colères individuelles a fini par donner une révolte synchronisée, puis la révolution que nous admirons tous aujourd’hui. Les dictateurs ont été soufflés, demande suprême du peuple. Reste que, à cause des enjeux géostratégique, surtout pour le cas de l’Egypte que l’Occident ne veut surtout pas voir tomber entre des mains incontrôlables, le système certes sérieusement secoué, peut se régénérer et se reproduire à l’identique. Ceci parce que c’est un peuple orphelin, privé de leader et de guide qui a fait tomber le pouvoir. En Iran, à la fin des années 1970, le peuple iranien savait qu’il a fait le travail pour l’Ayatolah Khomeni qui est revenu en Messie prendre le trône de Téhéran.

C’est vrai qu’aujourd’hui, à cause ou grâce à la fragmentation du pouvoir, les pays n’ont plus besoin des leaders charismatiques qui viendraient les conduire, ils ont besoin, comme le disait Barack Obama d’institutions fortes et d’un ensemble d’hommes et femmes volontaires et intègres qui les feront fonctionner pour le bien de tous. Tout ce qui reste aux peuples des pays déjà libérés, c’est de redoubler de vigilance pour pas que les lanternes leur soient présentés à la place des vessies. Le fait que les révolutions ou les révoltes synchronisées de la Tunisie et de l'Egypte aient été conduite dans l'ignorance totale des services secrets des puissances colonisatrices, montre bien que dans ce monde désormais mondialisé et multipolaire, l'Afrique est en train de recouvrer son indépendance. Ce n'est plus à Paris, Londres ou Washington que les plans de déstabilisation des pays sont décidés, mais c'est des entrailles du peuple que se forment les révolutions.

Une autre question qui agite les observateurs, c’est de savoir si la révolutionnaire du monde arabe peut s’étendre à toute l’Afrique ou du moins dans des pays où les dirigeants avoisinent les 30 ans de pouvoir. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne saurait y avoir une automaticité entre ce qui se passe au Maghreb et ce qui pourrait se passer en Afrique noire. Au début des années 1990, lorsque l’Afrique noire s’embrasait sous l’effet du vent d’Est, le Maghreb était resté bien sage. Toutefois, en fonction du contexte économique, il est fort probable que la jeunesse d’Afrique s’inspire de ce qui se passe au Maghreb pour se donner la force d’affronter les régimes dictatoriaux encore en place dans un certain nombre de ces pays.

Cela a été vu aussi bien en Tunisie qu’en Egypte, la tête du dictateur était finalement la plus grosse revendication des populations. Le poisson commençant par pourrir par la tête, le peuple a voulu couper celle du dictateur. Maintenant qu’ils ont été déchus sont loin de pouvoir dormir sur leurs lauriers. Une partie du peuple ne demande rien moins que leur traduction en justice. Mais je pense qu’il faut traiter ces dictateurs pour ce qu’ils sont en réalité. Ils sont en fait des espions ayant été placés à la tête des pays pour servir les intérêts de leurs maîtres. Il y a donc un choix à faire : soit les retourner pour obtenir le meilleur d’eux afin de rattraper les dégâts, soit, dans un élan de vengeance, les pendre haut et court et ne jamais connaître certains secrets de leur mission.



Par Etienne de Tayo


Promoteur Afrique Intègre


www.edetayo.blogspot.com

1 commentaire:

Charles ATANGANA a dit…

Une revolution sans guides eclaires ne menera qu`a la case de depart avec les memes qu`hier ayant juste ose eu le courage de retourner leurs anciennes vestes pour repartir de la maniere la plus pire encore...Rien ne nous promet deja que l`Egypte reviendra encore cette grande nationa que l`on a connu et y a qu`a voir le cas de l`Irak...