jeudi 30 septembre 2010

DECLIN : COMPRENDRE L'EROSION DE L'INFLUENCE FRANCAISE EN AFRIQUE

Bleu-Blanc-rouge et Noir (Source : Le Messager)
« Cinquantenaires : appel au boycott contre la France en Afrique ». Ce titre à la Une du journal camerounais « Le Messager » en dit long sur les difficultés que rencontre la France, aujourd’hui, dans son désir d’étendre son influence sur son précarré africain. L’article est publié en prélude à une manifestation planétaire que se proposent d’organiser, une dizaine d’organisations de la société civile qui forme le collectif afro manif et des amis de l’Afrique. Ces associations comptent manifester devant les ambassades de France dans le monde et l’Assemblée nationale française à Paris. Un front de dénonciation de la politique africaine de la France et plus largement la Françafrique.

Prenant appui et puisant leur force sur le « non » au Général de Gaulle et à la France du leader guinéen Ahmed Sekou Touré, un certain 28 septembre 1958, le collectif réclame le « désengagement renégocié de la France de l’Afrique sous peine de représailles ». Ces représailles pourraient aller jusqu’à l’appel au boycott des produits et services français et leur remplacement par l’offre des pays émergents. Au plan culturel, il serait question dans les pays francophones, de se couper du Français et de la Francophonie au profit de l’Anglais et de la culture anglophone. L’objectif de ces associations est « d’en finir avec la Françafrique et tous les instruments à son service ».

La Françafrique peut être définie comme un ensemble de réseaux plus ou moins occultes qui ont servi et servent encore à la France de soumettre ses anciennes colonies et maintenir ainsi le régime colonial. L’imagerie populaire lui attribue un certain nombre d’actions ayant conduit à la déstabilisation des régimes et au pillage des richesses de l’Afrique.

Le 24 juin 2010 s’est tenu à l’Assemblée nationale française un colloque organisé par l’institut français des relations internationales (IFRI). Le thème : « la francophonie en Afrique : quel avenir ? », appelait à réfléchir sur l’influence de la France en Afrique au travers de sa langue. Il est ressorti des débats que la langue française est en net recul en Afrique. Et l’un des conférenciers, Michel Guillou de s’interroger : « Dans 50 ans, qui parlera encore le Français en Afrique ? ». Il y a en plus ce que le directeur Afrique et océan indien au ministère français des affaires étrangères a qualifié d’une « approche politique renouvelée et diversifiée de l’Afrique ». Une approche qui parce qu’elle privilégie la diversification des relations franco-africaine, semble avoir tourné le dos au régime du précarré. Ce qui, semble t-il, a mis à mal les réseaux françafricains.

Mais quel qu’en soit la puissance qu’on lui attribue, la Françafrique reste une nébuleuse, un vrai serpent de mer dont l’état de santé est aujourd’hui sujet à caution. Nous essayerons de comprendre dans cette réflexion, quel aura été sa part de responsabilité dans l’érosion constatée de l’influence française en Afrique aujourd’hui.

La lente agonie de la Françafrique

N'allez surtout pas le dire à l'ancien secrétaire d'Etat français chargé de la coopération et de la Francophonie, Jean Marie Bockel que la Françafrique est agonisante. Il ne vous croira pas. Lui qui porte encore la cicatrice d'une morsure (1) à lui infligée par le monstre (2) de la coopération franco-africaine.

Et pourtant, si l'on s'en tient à un certain nombre de faits récents, il est loisible d'affirmer que la Françafrique, du moins sous sa forme la plus funeste, vit ses derniers instants. Il y en a même pour croire que la Françafrique n'est qu'une pure création de l'esprit n'ayant aucune prise sur la réalité : "La Françafrique est une façon d'exprimer la complexité des relations entre la France et l'Afrique", souligne Nicolas Normand (3) , le nouvel ambassadeur de France au Sénégal. Mais attention, bien que son arrêt de mort ait déjà été effectivement signé, comme l'affirmait Bockel (4) , l'agonie peut encore durer quelques années et même plus. Telle une bête sauvage que le village traque, la Françafrique pourrait encore faire ses dernières victimes avant de tirer définitivement sa révérence. Ce qui vient de se passer au Togo jette une lumière presqu'incandescente sur le fonctionnement de la Françafrique en même temps que cela met à nu sa nature désormais morbide.

Au Togo, lors d'un meeting de l'opposition le 10 août dernier, Komi Agbedivlo plus connu sous son pseudonyme de Didier Ledoux, photographe au journal "Liberté", s'est laissé intriguer par la présence d'un officier Blanc, sanglé dans l'uniforme kaki de l'armée togolaise et qui semblait superviser le traitement au gaz lacrymogène de la manifestation par les forces de l'ordre. Il s'agit du lieutenant colonel Romuald Letondot, un officier "prêté" par l'armée française à l'armée togolaise, d’après une source du ministère français de la Défense.

Le photographe décide alors de le prendre en photo. Ce que n'apprécie pas du tout l'officier qui lui intime l'ordre, l'air particulièrement menaçant, de supprimer le cliché : "je m'en fous que tu sois de la presse, tu enlèves la photo. Tu veux qu'on mette un coup sur l'appareil ou quoi?", demande l'officier français. Mais le journaliste ne se laisse pas intimider et le ton monte. Alors le lieutenant colonel Letondot menace : "Vous savez qui je suis? Je suis le conseiller du chef d'Etat major de l'armée de terre. Vous voulez qu'on appelle le RCGP (régiment des commandos de la garde présidentielle) pour foutre un peu d'ordre là dedans?" Et lorsque les gendarmes togolais amènent le journaliste, l'officier donne un dernier ordre : "Tu le mets en taule". Finalement, le journaliste a consenti à effacer le cliché querellé et la chose aurait dû se muer en non événement.

Sauf que non loin de là, un caméraman de l'agence Reuters a laissé tourner sa caméra et n'a rien raté de la scène. Le lieutenant colonel Letondot tentera d’ailleurs de lui faire confisquer sa camera mais sans succès, le morceau Reuters est plus gros que le photojournaliste togolais. Quelques heures après, la vidéo d’une minute 43 secondes était sur You tube. Le buzz est inévitable. La vidéo est regardée par près d'un demi-million d'internautes dans le monde. Pris de court, la France a préféré faire profil bas. Le lieutenant colonel Letondot a été obligé de présenter ses excuses au journaliste Didier Ledoux dans les locaux de l'ambassade de France à Lomé avant d'être rappelé à Paris où une sanction disciplinaire de 10 jours d'arrêt de rigueur lui a été infligée.

Il faut dire que dans un premier temps, les autorités françaises voulaient simplement obliger le lieutenant colonel Letondot à demander des excuses publiques au photographe togolais. Ce qui en soi était déjà une vraie déculotté dans un contexte françafricain. Mais une lettre énergique (5) de protestation de l'opposant togolais et candidat disqualifié à la dernière élection présidentielle, Kofi Yamgnane, a obligé Paris à se montrer plus rigoureux vis-à-vis du comportement indigne de son soldat. Une suggestion qui s’est transformée presqu’en ordre pour les autorités françaises. Et on peut comprendre qu’après avoir contribué à lui barrer la voie (6) de la Présidence togolaise à Kofi Yamgnane, la France ne souhaite pas l’effaroucher outre mesure

Voulant certainement laver l'affront de cette affaire et surtout se dédouaner aux yeux de l'opinion publique française toujours tenue au secret de l’existence de la Françafrique et des agissements de la France dans ses anciennes colonies, l'officier français a avoué au journal l'Express qu'il a "été piégé" et qu'il se "considère comme victime". Une sortie qui a obligé finalement le journaliste Didier Ledoux à porter plainte. Donc affaire à suivre.

La belle époque coloniale et postcoloniale

En quoi donc cette affaire du lieutenant colonel Letondot peut-elle traduire le déclin de la Françafrique? En ceci que seulement 25 ans auparavant, du temps où la Françafrique était au firmament de sa gloire, cet incident se serait conclu de la manière à peu près suivante : l'officier français aurait obtenu facilement des gendarmes togolais sous ses ordres qu’ils détruisent, séance tenante, l'appareil du photojournaliste. Ensuite, ce dernier, après avoir reçu une bonne raclée sur place pour montrer l'exemple à tous les autres indigènes présents, aurait été amené vers une destination inconnue, ce qui dans le langage de l'époque voudrait tout simplement dire qu'il aurait disparu sans laisser de traces. Chacune des personnes ayant assisté à la scène s’empresserait de l’effacer de sa mémoire et se maudirait d’ailleurs d’avoir eu la malchance de se retrouver à cet endroit à ce moment. Les journalistes présents étant ceux qui travaillent sous contrôle du gouvernement, ils n’auraient jamais eu l’outrecuidance de laisser transpirer une telle information. Il n'y aurait donc eu que quelques uns de ses amis et sa famille pour constater sa disparition et porter secrètement le deuil. Parfois même, l'officier français aurait demandé et obtenu des excuses du président de la République togolaise. Voilà comment les choses fonctionnaient dans la planète françafricaine. Une époque que le lieutenant colonel Letondot croyait encore vivre.

L'incident du Togo a eu aussi l'avantage de jeter de la lumière sur le fonctionnement de la Françafrique. D'abord pour garantir l'offre de la Françafrique - plus principalement dans sa dimension de la barbouzerie - et susciter la demande chez les chefs d'Etats africains clients, la France, du temps du parti unique, s’arrangeait pour choisir parmi les candidats potentiels à la succession en Afrique, les plus falots et les moins disant d’un point de vue du charisme et du leadership, c’est la fameuse politique du troisième homme qui veut dire en réalité l’homme que personne n’attendait.

Lorsqu’au début des années 1990, est apparu la démocratie en Afrique, les réseaux françafricains contribuaient à fausser le jeu démocratique dans les pays africains par la caution de la France donnée au trucage des élections, à la manipulation des constitutions, à l’anéantissement des oppositions par la brimade et même l’assassinat des opposants. L'objectif étant de placer au pouvoir des hommes illégitimes, impopulaires, coupés de leurs peuples et manquant de leadership au sein même de la classe politique. Lorsque le mal élu est en place, la Françafrique lui propose le service des barbouzes pour, dit-elle, assurer sa sécurité, en matraquant le peuple et en terrorisant tous les autres membres de la classe politique. Ils sont donc des conseillers des chefs d’Etat major des armées comme le lieutenant colonel Letondot ou encore d’autres officiers à la retraite. Ainsi, parce qu’ils sont retraités, leur action n’engage pas directement la France. Et pourtant…

Un chef de l'Etat africain – on parlerait mieux d'un chef de l'Etat françafricain - ainsi mis sous protection extérieure, française en l'occurrence, ne pouvait que se soumettre à toutes les demandes de la France, y compris les plus scandaleuses. Dès lors les plus gros contrats étaient réservés à la France, les meilleurs cadeaux à l'instar des diamants de Bokassa (7) étaient servis au chef de l'Etat français et aux hommes influents au sein du pouvoir français, les fonds gigantesques étaient mobilisés pour le financement des campagnes électorales en France. A l'époque de la fameuse « Rue de Grenelle puis la Rue de l'Elysée » à Paris où était logée la cellule africaine, cette entreprise était conduite de main de maître par un certain Jacques Foccart qui en assurait la maîtrise d'ouvrage. Quant à la maîtrise d'œuvre, elle incombait sur le terrain à un certain Bob Denard et bien d'autres barbouzes moins connus.

Lorsqu'il était déclaré qu'il a désobéi à la puissance tutrice qu'était la France, le chef de l'Etat africain en question était tout de suite mis à l'index à Paris. Dès lors le dispositif était déclenché pour sa mise à mort. En général, la Françafrique sous traitait ce sale boulot aux officiers locaux qu'on avait au préalable repéré et préparé lors de leur passage presque obligé à l'école de guerre en France. Il n'avait plus qu'à conduire le coup d'état, assuré qu'il était de la protection de la France au cas où. En général, son discours de prise de pouvoir était déjà rédigé par les soins de la Françafrique. D'où le caractère presque identique de ces discours. Lorsqu'il était en place, la Françafrique remettait le disque à la fin du générique et le pillage du continent pouvait continuer. Tous les chefs d'Etats africains de l'époque connaissaient ce dispositif et s'effrayaient eux-mêmes à l'idée de devoir désobéir à la France. Car, ils savaient que quelque part, ils signaient leur arrêt de mort.

Il faut dire que le réseau Foccart travaillait aussi étroitement avec une certaine presse néocoloniale de Paris. Ainsi, lorsqu’un chef de l’Etat africain était lâché, la « rue de Grenelle» s’arrangeait pour sortir tous les petits secrets gênants qu’on avait au préalable accumulé sur lui et les balançait à la presse qui, parfois sans vérification aucune, en faisait de gros titre. Cette campagne pernicieuse visait dans un premier temps à saper le moral du chef de l’Etat en question, dans un second temps à le couper encore plus de son peuple et de l’élite de son pays. Pendant ce temps, on recherchait dans l’armée locale, un volontaire pouvant conduire l’insurrection. C’est lorsque tout ce scénario ne marchait pas que la France pouvait faire intervenir directement son dispositif militaire pour opérer le coup d’Etat.

L’affaire Bokassa reste un véritable cas d’école où la Françafrique a presque franchi toutes les étapes évoquées plus haut avant de parvenir à la déposer. Après l’avoir soutenu dans toutes ses folies en contrepartie des diamants et tous les autres privilèges, le président français de l’époque Valery Giscard d’Estaing qui revendiquait une relation presque filiale avec Bokassa, avait décidé contre toute attente de le lâcher. Dès lors une campagne médiatique violente fut menée contre Bokassa par la presse française. Il a été présenté comme un tueur d’enfants après la répression d’une manifestation de lycéens infiltrés par des éléments aux ordres de la Françafrique. Une forte rumeur relayée parfois par la presse laissait entendre qu'on aurait trouvé de la chair humaine dans les congélateurs de Bokassa (8) , tentant ainsi de faire valider la thèse de cannibale qu’il était. Finalement c’est l’opération Barracuda menée par les troupes françaises stationnées à Bangui qui servira à déposer Bokassa en visite officielle en Lybie. L’ancien président David Dacko sera tiré de son lit à Paris par la Françafrique et conduit à Bangui en pyjama où il a été porté au pouvoir. Une façon bien simple de l’humilier pour mieux le tenir. C’est vrai, Bokassa était un dictateur à la dérive qui était devenu dangereux même pour lui-même, mais on peut être surpris qu’alors que ses extravagances crevaient les yeux depuis plusieurs années, la France n’ait pu constater cela que des années après l’avoir utilisé dans toutes sortes de magouilles. Mais ce qui est finalement intéressant dans cette affaire, c’est que dans sa chute, le renégat Bokassa a quand même réussi à entraîner son « frère » Valery Giscard d’Estaing (9) qui n’a pas survécu au scandale des diamants de Bokassa. Et au passage, la presse parisienne en a profité pour se racheter.

Que les temps changent!
Lorsqu'on rapproche le déroulement des élections présidentielles d'avril 2010 au Togo (la disqualification de Kofi Yamgnane, les fraudes massives comme à l’accoutumée, le maintien aux forceps de Faure Gnassimbe, la répression des membres de l'opposition) et l'incident de Lomé au centre duquel s'est retrouvé le lieutenant colonel Letondot, on voit tout de suite un dispositif françafricain. Mais une Françafrique bien moribonde puisqu'il a fallu juste le flash d'un appareil photo et une vidéo d’une minute 43 secondes pour qu'elle vole en éclat et s'aplatisse : "ce n'est pas un vocabulaire et une attitude compatibles avec ce qu'on attend de notre personnel, et des cadres de la défense", s'est confondu Laurent Teisseire, le porte parole du ministère français de la Défense. Lorsqu’on visionne la vidéo par laquelle le scandale est arrivé, on constate que les gendarmes portant les casques ne se plient pas immédiatement aux injonctions du l’officier français. Ils préfèrent calmer le jeu alors qu’en d’autres temps, ils auraient bondi sur le journaliste pour lui refaire le portrait au goût du lieutenant colonel. On entend d’ailleurs l’un des gendarmes dire : « Doucement mon colonel, doucement, on va régler çà ».

La réaction presque autoflegllatrice mais énergique du ministre de la défense Hervé Morin, qui a sanctionné l'officier après l’avoir obligé à demander des excuses publiques au journaliste, montre bien que la Françafrique n'a plus de véritables appuis dans la France de Nicolas Sarkozy, ni même d'ailleurs en Afrique où ses deux plus grands défenseurs, Félix Houphouët-Boigny et Omar Bongo Ondimba ont depuis libéré le planché. En France, d’après certaines sources, seul un ministre de l'ouverture qui lui-même est complètement marginalisé dans le gouvernement, prêterait encore une oreille attentive aux tambours françafricains. A coté de lui, quelques autres individus, généralement hors circuit, revendiquent aussi la paternité de la Françafrique et se prennent pour des Jacques Foccart du 21e siècle. Notamment un certain avocat parisien qui, de l’avis d’un observateur averti, « parle trop pour être pris au sérieux » car, comme on le sait, dans la loi de la barbouzerie, plus on parle, moins on est. Comme le fait observer un autre observateur, « ces messieurs ont troqué la Françafrique foccartienne, qui avait quand même le mérite de défendre les intérêts de la France, contre une Françafrique alimentaire (10) qui spolie l'Afrique et se joue de la France ».

Dans les rangs des chefs d'Etats africains aujourd'hui, et d'ailleurs pas les plus progressistes, c'est désormais très ringard de s'afficher comme l'homme de la France alors que cela était encore très valorisant il y a seulement une vingtaine d'années. On a l'impression que chacun cherche à se démarquer de cette image françafricaine qui rebute. Ce recouvrement de la liberté de certains chefs d'Etats africains, du moins encore dans les discours, est tel que la France aura certainement de la peine à contrôler le flot.

Après s'être rapproché du Soudanais Omar El Béchir qu'il a reçu à Ndjamena en faisant un doigt d'honneur à la CPI (11) (Cour Pénale Internationale), laquelle souhaitait le voir l'arrêter dans le cadre de l’exécution du mandat d’arrêt international, Idriss Deby Itno vient de cracher dans le plat françafricain. Lors de la célébration de la fête marquant le cinquantenaire de l'indépendance du Tchad le 11 août dernier, le président tchadien a remis en cause la présence militaire française à travers le dispositif Epervier (12) . Il demande ainsi de clarifier ce que la France doit payer au Tchad (13) : "Nous nous acheminons vers un accord de siège entre Epervier et le Tchad" a déclaré le président tchadien. Face à ce véritable casus belli de la part d'un des chefs d'Etat qui a le plus bénéficié du dispositif françafricain notamment à travers le fameux Epervier, la France s'est dite "prête à examiner" : "Si les souhaits (du président Deby) nous étaient confirmés officiellement dans le cadre de la relation bilatérale, bien évidemment, nous serions prêts à les examiner", a dit Laurent Teisseire, porte parole du ministère français de la Défense. Une réaction bien molle de l'ancienne puissance colonisatrice qui montre bien que les choses changent.

Il faut dire que jusque là, les accords militaires entre la France et l’Afrique étaient des accords secrets, comportant des clauses dont seule la Françafrique maîtrisait les contours. Depuis quelques temps, la France a entrepris de réviser ces accords de défense (14) et même à démanteler les bases militaires françaises dans certains pays dont la Cote d’Ivoire et le Sénégal. Au Tchad, le dispositif Epervier servait à vendre les services de la Françafrique au gouvernement tchadien et au gouvernement centrafricain. Deux pays à la tête desquels trônent deux individus particulièrement mal élus. En 2008, n’eut été l’intervention des troupes françaises, le président Idriss Deby Itno aurait été débarqué du pouvoir par les rebelles qui étaient déjà parvenus dans Ndjamena, la capitale tchadienne. Si aujourd’hui, ce dernier fait du chantage à la France par rapport à sa présence militaire en territoire tchadien, c’est qu’il sait désormais sur quoi il compte pour sa sécurité. Et le récent rapprochement d’avec le président Soudanais Omar El Béchir, son pire ennemi il y a encore quelques années seulement, est un élément qu’il faut sérieusement prendre en compte.

Françafrique? Non merci
Le président Paul Biya du Cameroun est, avec ses 28 ans de pouvoir au compteur, l'un des doyens de l'Afrique francophone que la France semble courtiser pour porter le manteau de la Françafrique. Mais tout laisse croire que le sphinx de Yaoundé n'en veut pas. On a bien vu la prestigieuse place de droite que le président Nicolas Sarkozy lui a accordé lors de sa participation en France au traditionnel défilé du 14 juillet auquel étaient conviées les armées africaines, en fête pour le cinquantenaire de leurs indépendances. Mais avant d’arriver en France, le président Biya avait déjà célébré, le 20 mai, la fête nationale marquant le cinquantenaire de l'indépendance du Cameroun. Dans le cadre de cette célébration, le président camerounais a organisé, les 18 et 19 mai dernier, en grande pompe, et en s'impliquant de façon tout à fait remarquable, la conférence Africa 21.

Un forum où plusieurs chefs d'Etats africains et des experts venus du monde entier ont planché sur le devenir de l'Afrique. A Yaoundé, les observateurs étaient surpris devant l'activisme du président camerounais et surtout sa capacité chaque fois à attirer ses pairs dans ses propres manifestations alors qu’il traîne la réputation d’absentéiste invétéré lors des manifestations des autres. Une performance qui doit bien avoir une explication. (15) Dans la déclaration de Yaoundé, publié à l'issue de la conférence, il ressort en substance que "l'Afrique étant maintenant capable de réaliser son unité dans la plupart des domaines, il est temps qu'elle contribue de manière significative à l'émergence de ces solutions". Une position qui tranche avec les visées françafricaines d'une Afrique sous tutelle et maintenue dans la pauvreté.

Et le président camerounais ne s'arrête pas en si bon chemin. Toujours dans le cadre du cinquantenaire, Paul Biya a commis en compagnie d'Abdoulaye Bio Tchané, le président de la Banque Ouest africaine de développement et du chanteur sénégalais Youssou Ndour, un ouvrage interview conduit par les journalistes français Christian Malard et Florence Klein-Bourbon. Dans cet ouvrage publié au "Cherche Midi" et dont le titre est : "Emergence de l'Afrique" (16) , le président camerounais ne semble pas ménager particulièrement les anciens partenaires économiques du Cameroun dont la France est l'un des leaders en raison des liens historiques qui lient les deux pays.

Ainsi le président camerounais se montre très agacé lorsque les journalistes veulent lui faire comprendre, à mots à peine couvert, que l'Afrique fait fausse route en ouvrant la porte aux pays émergents : "je crois savoir que l'Union européenne est aujourd'hui le premier partenaire économique de la Chine. Pourquoi nous serait-il interdit de créer et d'entretenir des relations mutuellement bénéfiques avec les pays émergents? (…) Je l'ai dit en septembre 1986 à Hambourg lors de ma visite officielle en Allemagne : « Le Cameroun n'est la chasse gardée de personne ». Notre pays est un Etat libre et souverain" (17) , déclare Paul Biya, un rien « révolutionnaire ». Et lorsque les journalistes l'interrogent sur ce qu'ils qualifient de "controverse de l'empreinte des économies émergents sur le continent africain", le président camerounais vide son cœur : "Mais, sans répondre directement à votre question, on ne peut s'empêcher de constater qu'est née depuis un certain temps déjà dans l'opinion une espèce de cabale contre l'arrivée des partenaires du sud Est asiatique, notamment les Chinois, sur le marché africain; quitte à se demander à qui profite la cabale… (…) Ces pays sont moins disant en matière de coût de l'investissement et de plus value pour l'économie camerounaise (…) Que l'on cesse donc de diaboliser le partenariat avec les pays émergents : après tout, ils sont peut-être les mieux placés pour appréhender nos problèmes de développement et de croissance" (18) , conclut-il. Tenant de tels propos, il est tout à fait clair que le président Paul Biya tourne le dos à l'offre françafricaine.

Ali Ben Bongo Ondimba est le chef de l'Etat africain dont la Françafrique a récemment revendiqué ouvertement avoir contribué à sa réélection (19) à la tête du Gabon. Ce qui pouvait aller de soi puisque son père Omar Bongo Ondimba était le dernier parrain africain de la Françafrique. Or, depuis qu'il est aux affaires, Ali ne cesse de se démarquer, du moins dans le discours, faisant dire d'ailleurs qu'il est en plein exécution d'un véritable parricide.

Lors de la conférence Africa 21 à Yaoundé, le président gabonais a marqué la jeunesse africaine dans un discours à elle entièrement consacré. Ainsi, au risque de mettre mal à l'aise ses aînés chefs d'Etats dont certains totalisent déjà plus de 25 ans de pouvoir, il a condamné la "boulimie du pouvoir" en recommandant de savoir faire la place aux jeunes : "Le progrès auquel aspire la jeunesse africaine, c'est-à-dire nos dirigeants de demain, doit être placé au cœur des gouvernants africains que nous sommes. Pour ma part, je reste convaincu que les jeunes africains peuvent changer le monde et doivent changer le monde", souligne le président gabonais.

Il y a aujourd’hui un maillage intra-africain des expertises qui fait que de plus en plus, des dirigeants africains recrutent dans leur entourage les sommités intellectuels africains pour leur apporter un savoir purement africain et devant favoriser le développement endogène de l’Afrique. Bien évidemment, cette opération se fait au détriment des réseaux françafricains qui avaient aussi pour fonction entre autre de fournir l’assistance technique aux dirigeants africains. Ainsi, le président Gabonais, Ali Bongo Ondimba a pris dans son cabinet, l’astrophysicien d’origine malienne Cheikh Modibo Diarra (20). Aux dernières nouvelles, le président congolais Denis Sassou-Nguesso se serait attaché les services du linguiste Théophile Obenga (21) qui n’est autre que l’un des disciples les plus proches du professeur Cheikh Anta Diop (22) , l’Egyptologue et l’immense savant sénégalais dont les travaux sur l’Egypte ont contribué à donner un peu plus de dignité aux Africains. On peut tout dire, mais que Denis Sassou-Nguesso ait consenti à avoir à ses cotés une personne qui lui tient un discours différent de celui de la Françafrique est un immense progrès qui montre qu’aujourd’hui, chaque dirigeant africain francophone est en train de faire son chemin de Damas.

La devise de la Françafrique a toujours été : la France d’abord, ses dirigeants et les barbouzes ensuite, et les miettes pour l’Afrique. Une devise à laquelle consentaient, peut-être malgré eux, certains dirigeants africains. Aujourd’hui, chez tous les Africains, y compris leurs dirigeants, l’heure est à l’affirmation de la priorité africaine. Nous avons évoqué le livre auquel le président camerounais a participé et dont le titre est : « L’émergence de l’Afrique ». Le président de la commission de l’Union africaine Jean Ping a publié un ouvrage dont le titre est : « Et l’Afrique brillera de mille feux » (23) . Un volontarisme qui tranche avec la morosité et l’afropessimisme qu’engendre la Françafrique.

L'autre indice de l'agonie de la Françafrique, ce sont les plaintes des entreprises françaises en Afrique. Désormais, ces entreprises se voient damer le pion par les entreprises des pays émergents dans l'octroi des marchés publics sur le continent. Et que fait le Medef? Elle n'a plus que ses yeux pour pleurer. Lors du dernier sommet Afrique-France tenu à Nice en France, le Medef (24) a présenté une charte de l'entrepreneur en Afrique dite "charte de responsabilité sociale". Dans cette charte, entre autre, les entreprises françaises présentes en Afrique prennent l'engagement de combattre la corruption et de désormais favoriser le développement des pays d'accueil. La charte et ses promesses étaient dirigées vers les chefs d'Etat africains présents au sommet de Nice. Au bon vieux temps de la Françafrique triomphante, le Medef n'aurait pas eu besoin de faire des promesses. La France aurait fait fonctionner le réseau françafricain et les chefs d'Etat africains ciblés se seraient exécutés parfois sans contrainte. Aux yeux de la France, ces anciens "élèves" sont devenus des amis infidèles qui se permettent même de taper sur la France.

Le "french bashing" comme moyen d'affirmation
En fait, en Afrique, les chefs d'Etats adopteront de plus en plus cette attitude du "french bashing" tant il est vrai que cela leur donne un visage plus humain auprès de leurs peuples qui eux, sont en rupture nette avec la France et en incompréhension avec les Français. (25) Taper sur la France pour se bonifier auprès de son peuple ou la soutenir pour aggraver son illégitimité auprès de ce peuple. Voilà le dilemme devant lequel beaucoup de chefs d'Etats africains francophones ne perdront plus du temps à trop réfléchir. Ils constatent que celui qu'on peut considérer comme le véritable tombeur de la Françafrique, le président ivoirien Laurent Gbagbo, est toujours au pouvoir en Côte d'Ivoire et est même d'ailleurs assuré de sa réélection prochaine. Ceci, malgré les coups de boutoir qu'il porte à la Françafrique et même à la France puisqu'il a été le seul chef d'Etat invité à bouder le défilé du 14 juillet sur le Champs Elysées à Paris.

S'il peut aujourd'hui revendiquer une certaine indépendance et gagner en popularité auprès de son peuple, c'est parce que Laurent Gbagbo a compris que la protection d'un chef d'Etat africain ne dépend pas de quelques barbouzes que lui prête la Françafrique mais bien d'un encrage au sein de son peuple qui constitue le plus grand bouclier. La preuve, c'est presque à mains nues qu'en 2005, au plus fort de la crise en Côte d'Ivoire entre la force française Licorne et les ivoiriens, les patriotes de Charles Blé Goudé avaient réussi à faire reculer les militaires français. Et c'est tout le dispositif françafricain qui était ainsi démystifié.

Pour plusieurs chefs d'Etat francophones aujourd'hui, la France n'est plus qu'un partenaire parmi tant d'autres. Ne devant plus bénéficier d'aucun privilège, elle doit travailler à gagner sa place auprès de ses anciennes colonies qui pour la plupart ont grandement ouvert les portes aux nouveaux partenaires et ne s'en cachent d'ailleurs pas. C'est ce message de rupture que le président gabonais Ali Bongo Ondimba a tenu à signifier à la France lors d'une conférence de presse tenue dans le cadre de la célébration des cinquante ans de l'indépendance du Gabon. Face aux journalistes, le successeur d'Omar Bongo Ondimba a dit ceci : « Le Gabon est ouvert à tous, sans exclusive. A tous ceux qui veulent venir travailler. Nous avons aussi nos partenaires traditionnels. Ce qu’ils font est peut-être moins excitant, apparaît moins que les actions de ceux qui viennent d’arriver, mais ils sont toujours là. Nous avons accueilli ici le président Nicolas Sarkozy et nous avons redéfini notre partenariat. Mais vous comprenez que chacun puisse avoir ses partenaires. La France a ses partenaires, les pays africains peuvent aussi avoir leurs partenaires. Ce ne sont pas des relations exclusives. Cela n’existe plus. C’est terminé cela.». Une rupture qui vient du Gabon, tout un symbole.

En France, les tenants de la Françafrique continuent de berner le peuple avec un discours suranné qui consiste à dire que si la France va en Afrique, c'est pour apporter la civilisation, nourrir et soigner les populations délaissées par leurs dirigeants corrompus. L'Afrique, couverte de tous les clichés dégradants, continue d'être présentée comme une charge pour la France. Un discours qui malheureusement continue de mettre le peuple français en porte à faux avec tous les autres peuples du monde qui lui étaient proches du fait des affinités de l'histoire. La baisse de l'influence en Afrique et dans le monde n'enchante personne. En tout cas, pas les locuteurs de la langue française que nous sommes puisque quelque part, c'est notre influence propre qui s'effrite aussi.

Mais avec ce qui s'est passé au Togo, les Français, qui sont un peuple généreux dans son ensemble, devraient quand même se poser un certain nombre de questions : comment tout un lieutenant colonel, formé avec l'argent du contribuable français et représentant la grandeur de la France, peut-il accepter d'être commis comme superviseur des actions de répression de l'armée togolaise sur le terrain. Qu'est ce qui peut motiver cela si ce n'est l'appât du gain. Lorsqu'on vient pour l'assistance technique - dont l'Afrique n'a même plus besoin aujourd'hui puisqu'elle a des experts dans presque tous les domaines – ne peut-on pas au moins avoir l'élégance de rester dans le back office pour concevoir. Pourquoi tant de zèle qui pousse un officier étranger à se comporter dans un pays souverain comme s’il était en territoire conquis ? En tout cas, le lieutenant colonel Romuald Letondot a contribué à sa manière à creuser encore plus profond, la tombe de la Françafrique.


Etienne de Tayo

Promoteur "Afrique Intègre"


Auteur de l'ouvrage : "Pour la dignité de l'Afrique, laissez-nous crever" aux éditions Menaibuc

http://www.edetayo.blogspot.com/

Notes de bas de pages :

1 - Lors du remaniement ministériel du 18 mars 2008, Jean Marie Bockel quitte le secrétariat d'Etat à la Coopération et à la Francophonie pour celui des anciens combattants. Plusieurs observateurs voient en cette mutation, une sorte de disgrâce. D'après ces personnes, il paierait ses propos au sujet de la Françafrique dont il avait annoncé la mort prochaine. Ces propos auraient été très mal pris par le président gabonais Omar Bongo Ondimba qui aurait demandé et obtenu la tête de Jean Marie Bockel auprès de Nicolas Sarkozy.

2 - D'après le site Wikipédia, "l'expression « Françafrique » désigne les réseaux d'influence français en Afrique, qui sont une composante des relations diplomatiques entre la France et ses anciennes colonies africaines. Elle recoupe largement l'espace de la Francophonie. L'expression semble avoir été employée pour la première fois, en 1955, par l’ancien président de la Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. La Françafrique implique des détournements de fonds, le soutien de dictateurs, des assassinats politiques qui ne sont pas dévoilés au public français".

3 - Monsieur Normand a été nommé pour remplacer Jean Christophe Rufin, débarqué pour cause de ses relations difficiles avec le président Sénégalais Abdoulaye Wade. Dans un quotidien privé sénégalais "L'Observateur", le nouvel ambassadeur revient d'ailleurs sur cette affaire en promettant de corriger le tir : "Je n`ai pas le sentiment de marcher sur des œufs. Jean-Christophe Rufin a sa personnalité, c`est un écrivain, un académicien. Il a un charisme important. Moi, je suis un fonctionnaire, un diplomate, un spécialiste de l`Afrique".

4 - Jean-Marie Bockel avait déclaré lors de ses vœux à la presse, le 15 janvier, que «l’un des premiers freins au développement, c’est la mauvaise gouvernance, le gaspillage des fonds publics, l’incurie de structures administratives défaillantes, la prédation de certains dirigeants». Par la suite, le secrétaire d'Etat à la Coopération et à la Francophonie avait déclaré dans «Le Monde» que la «Françafrique» était «moribonde»: «Je veux signer son acte de décès», avait-il poursuivi.

5 - Dans sa missive datée du 12 août, l’ancien ministre français écrivait ceci : « Pensez-vous que les seules excuses que vous demandez à votre agent de présenter au journaliste suffisent à apaiser la colère de tout un peuple qui ne veut plus être méprisé ? Ne pensez-vous pas que par son comportement, le lieutenant colonel Letondot a déshonoré l’uniforme de l’armée française et qu’il doit, pour cela, être immédiatement rapatrié pour s’expliquer devant sa hiérarchie ? »

6 - Sur décision de la Cour constitutionnelle du Togo, Kofi Yamgnane avait été écarté de la course à l’élection présidentielle de mars 2010. La Cour avait relevé que, sur ses papiers d’identité français, Yamgnane était né le 11 octobre 1945 ; et sur ses documents togolais, le 31 décembre 1945. “Cette situation est de nature à semer la confusion sur l’identité de la personne et par voie de conséquence à fragiliser la sécurité juridique et judiciaire inhérente à la magistrature suprême du pays”, avait tranché la Cour.

7 - L'affaire des diamants est déclenchée le 10 octobre 1979 par le "Canard Enchaîné". D'après ce journal, des diamants de 30 carats d'une valeur de 1 million de francs auraient été remis en 1973 à Valery Giscard d'Estaing, alors ministre français des Finances par le président de la République Centrafricaine, Jean Bedel Bokassa.

8 - Des rumeurs prétendaient que Bokassa s'adonnait au cannibalisme à l'occasion, ce qui lui valut le surnom de « l'Ogre de Berengo », mais ces accusations furent rejetées lors de son procès et jugées improbables par les nombreux enquêteurs dépêchés sur place à la suite de son renversement. Il semblerait que cette histoire ait été inventée par les services secrets français pour ajouter du crédit à l'image de monstre qu'on voulait donner de Bokassa à l'époque pour justifier son renversement.

9 - Lorsque l'affaire des diamants avait été déclenchée, Giscard d'Estaing a déclaré : "il faut laisser les choses basses mourir de leur propre poison". Il avait sous estimé l'ampleur du "complot des diamants" : «J'imaginais que les Français savaient que je me consacrais entièrement à ma tâche et qu'ils écarteraient d'eux-mêmes l'hypothèse d'une telle médiocrité», écrira plus tard VGE dans Le Pouvoir et la vie. Son attitude, perçue comme de l'arrogance et un aveu de culpabilité, l'a sans doute handicapé pour la campagne présidentielle de 1981

10 - En poste comme ambassadeur de la France à Dakar, l'écrivain Jean Christophe Rufin a eu maille à partir avec la Françafrique alimentaire. Il était d'autant plus désorienté qu'il avait cru au discours sur la rupture de Nicolas Sarkozy. Il vient d'être démissionné de son poste suite à une cohabitation plutôt difficile avec le président sénégalais Abdoulaye Wade. Rufin revient sur terre : " Sarkozy avait promis d'en finir avec la Françafrique, ce réseau d'intermédiaires qui vendent leur influence auprès des dirigeants du continent noir aux hommes d'affaires qui y travaillent. Comme un con, j'ai cru à la rupture. Je m'aperçois que rien n'a changé. Les réseaux se sont reconstitués, plus puissants que jamais".

11 - Le président soudanais est poursuivi par cette même cour pour crime de guerre et crime contre l’humanité du fait de son rôle présumé dans les atrocités commises au Darfour, dans l’ouest du Soudan.

12 - D'après le site Wikipédia, l'opération Épervier au Tchad, a été déclenchée début février 1986 à l'initiative de la France après le franchissement du 16e parallèle par les forces armées libyenne venues soutenir Goukouni Oueddei qui avait été renversé fin 1981 par Hissène Habré avec le soutien de la France et des États-Unis. Elle succède à l'Opération Manta qui en 1983-1984 avait été déclenchée pour les même raisons.

13 - En matière d'accord militaire, le Tchad est un symbole. Le pays est présenté comme le coin supérieur droit du pré carré français – s'il tombe, alors tout l'édifice s'écroule. Le Tchad fait partie des premiers signataires des accords de défense ratifiés par la France dans la période des indépendances. Puis en 1976, ces accords furent remplacés par un accord de coopération militaire et technique. Ce qui dans le fonds, ne changeait rien.

14 - D'après le site Rue89, ces accords signés entre la France et ses anciennes colonies, intègrent toujours une convention sécrète de maintien de l'ordre qui "sert à garantir aux potentats locaux africains la tranquillité, une sorte d'assurance vie ou plutôt d'assurance de conserver le pouvoir. Ces textes secrets prévoient une intervention, à la discrétion du président de la République française, en faveur des présidents africains qui en font la demande. Le document publié par le site Rue89 prévoit 3 points majeurs : Premier point : la France « peut » intervenir, mais n'a aucune obligation de le faire. C'est à la discrétion du président de la République française, seul décisionnaire sur ce sujet. La demande passe par l'ambassadeur de France. Deuxième point : c'est le chef de l'Etat africain qui formule sa demande « dans une situation particulièrement grave ». Laquelle situation n'est pas plus détaillée : il n'est pas fait mention d'agression extérieure ou de menace quelconque. Les termes restent suffisamment vagues pour justifier toute demande. Troisième point : le commandement des troupes locales et l'usage du feu sont immédiatement transférés à l'officier français envoyé sur place.

15 - Il se trouve que Paul Biya maîtrise parfaitement l'art de savoir rester distant, se faire oublier pour apparaître ensuite aux yeux des autres comme un objet de curiosité. C'est cet art qui ressemble à s'y méprendre au charisme qui lui permet à chaque fois de drainer ses pairs africains dans ses manifestations alors qu'il ne se dérange pas souvent pour les assister lorsqu'ils ont besoin de lui dans leurs propres manifestations. On l’a vu par exemple répondre aux abonnés absents au sommet de l’OUA alors que un an auparavant la quasi-totalité des chefs d’Etat africains étaient venus participer au sommet de Yaoundé. Mais cela n’a pas empêché que quelques années après, lorsqu’il recevait le sommet Afrique France, que les mêmes chefs d’Etat accourent.

16 - Christian Malard et Florence Klein-Bourbon, L'Emergence de l'Afrique, Paris, Le cherche midi, 2010

17 - L'Emergence de l'Afrique, pp 17-18

18 - L'Emergence de l'Afrique, Paris, Le cherche midi, 2010, pp 21-22

19 - Pendant la campagne électorale en vue de l'élection présidentielle gabonaise, alors que les soupçons d'un soutien français au candidat Ali Bongo faisaient le tour des rédactions et des chaumières, Robert Bourgi, l'avocat de Paris, chantre de la Françafrique déclare : "Au Gabon, la France n'a pas de candidat, mais le candidat de Robert Bourgi, c'est Ali Bongo. Or je suis un ami très écouté de Nicolas Sarkozy. De façon subliminale, l'électeur le comprendra".

20 - Cheick Modibo Diarra est un astrophysicien malien, né en 1952 à Nioro du Sahel, au Mali. Il est aujourd'hui président de Microsoft Afrique]

21 - Théophile Mwené Ndzalé Obenga, né à Mbaya, (République du Congo) le 2 février 1936, est Egyptologue, linguiste et historien. Avec Cheikh Anta Diop, il défend une vision de l'histoire africaine recentrée sur les préoccupations des chercheurs et intellectuels africains, soucieux de revisiter leur patrimoine (Afrocentricité). (Wikipédia)

22 - Cheikh Anta Diop (né le 29 décembre 1923 à Thyetou - mort le 7 février 1986 à Dakar) est un historien et anthropologue sénégalais. Il a mis l'accent sur l'apport de l'Afrique et en particulier de l'Afrique noire à la culture et à la civilisation mondiales

23 - Et l’Afrique brillera de mille feux, Paris, l'Harmattan, collection Grandes figures d'Afrique, juin 2009

24 - Le Mouvement des entreprises de France, en abrégé MEDEF, est une organisation patronale représentant les dirigeants des entreprises françaises.

25 - Selon des télégrammes envoyés par des diplomates français basés en Afrique, il y a une incompréhension entre l'opinion française, qui tend à voir dans les Africains "des gens pauvres parce que corrompus", et l'opinion africaine qui voit une France "frileuse, doutant de ses intérêts, méfiante à l'égard de la jeunesse africaine". (Nouvel Observateur)

mardi 10 août 2010

La mort d'un journaliste

Ainsi, la terre du Cameroun vient de se refermer sur l'un de ses famous journalist en la personne de Pius Njawe. L'enfant de Babouantou, notable à la chefferie, avait réussi grâce à son travail, son courage et à sa clairvoyance à se construire une notoriété bien au-delà des frontières nationales camerounaises et surtout au-delà de ces frontières. Nul n'étant prophète chez soi, c'est à l'extérieur qu'il fallait mesurer la dimension monumentale qui était celle du patron de « Free Media Group » et de l'emblématique journal "Le Messager". Pius Njawe est le self made man qui, de garçon de course et de crieur de journaux, était devenu le patron du journal le plus influent du Cameroun.

Plusieurs fois que je me trouvais hors du Cameroun et que j’ai décliné mon statut de journaliste d'origine camerounaise, la question m'était systématiquement posée de sa savoir si je connaissais Pius Njawe. Et j'ai eu l'impression que c'est seulement la réponse affirmative à cette question qui permettait à mes interlocuteurs de valider ma qualité de journaliste. C'est dire si, sans qu'il en soit même conscient, Pius Njawe, était devenu, une légende, une sorte de donneur de l'onction journalistique par delà tous les diplômes qu’on peut prétendre dans ce métier. Comme le dirai Albert Mbida, Pius Njawe était un vrai médecin de la profession des journalistes en ce sens qu’il a permis à plusieurs personnes de se guérir de la « diplomite », cette maladie qui fait croire à ses victimes que seul le diplôme d’une grande école de journalisme confère le statut de journaliste.
La première fois que j’avais rencontré Pius Njawe, c’était en 1990. Je venais de publier mon premier papier de journaliste dans « Le Messager ». Ce qui était en soit une consécration pour le journaliste en herbe que j’étais. Après l’affaire Monga-Njawe-le Messager et le ramdam qui avait entouré ce procès, j’ai décidé de faire le voyage de Douala pour rencontrer mon idole. L’image qu’il m’avait laissé, c’est celle d’une personne qui méprise jusqu’à l’inconscience, ce que nous pouvons considérer comme danger. J’avais fait la même démarche auprès de Célestin Monga et plus tard auprès de Jean Baptiste Sipa qui lui résidait à Yaoundé. Il faut dire qu’à chaque fois que j’avais rencontré ces icônes, je me gardais bien de me frotter la paume de main au moins pendant deux jours. Eh oui ! Lorsqu’on a vingt ans, il faut rêver pour quelque chose ou pour quelqu’un. Il faut avoir des étoiles qu’on suit et pour le suivi desquels on est prêt à mourir. Je pense que la jeunesse camerounaise a aujourd’hui un déficit de rêve. Et c’est dommage !
Malgré la stature internationale qu’il avait acquise, Pius Njawe était resté d’un naturel déconcertant. Un jour, nous nous étions retrouvés dans la cour du ministère de la communication lors d’un de ses rares voyages à Yaoundé. En venant, il avait garni ses poches des arachides qu’il avait sans doute achetées dans les alentours du ministère. Et pendant que nous discutions, il faisait craquer les fruits et mangeait les fruits en laissant partir de temps à autre ce rire goguenard dont il avait seul le secret. La dernière que je l’ai rencontré, c’était à son bureau à Douala. J’étais venu lui dédicacer mon ouvrage : « Pour la dignité de l’Afrique, laissez-nous crever ». Il m’a promis toute sa disponibilité par rapport à un projet de livre sur les journalistes. Je devais donc le revoir à ce sujet. Le destin en a décidé autrement. Le sien est venu sous la forme d’un accident de circulation à mille lieux de sa terre natale.
La mort d'un journaliste n'est jamais ordinaire certainement parce que le journaliste est loin d'être un homme ordinaire. Les questions sociales et politiques sur lesquelles il se penche dans son travail quotidien finissent par faire de lui, un proche parent de tout le monde. Un proche qu’on adule, qu’on jalouse ou qu’on exècre mais qui ne laisse personne indifférent. C’est pourquoi à la mort d’un journaliste, la nouvelle fait vite le tour du monde et des clameurs montent de partout, chacun croyant qu’il vient de perdre un ami, un frère, un ennemi à qui il ne souhaitait tout de même pas la mort. Il y a aussi que le journaliste est souvent un détenteur naturel d’une chose très prisée par les hommes publics. Cette chose, c’est la notoriété. A sa mort donc, jouant de la nécromancie, tout le monde vient à la récolte de cette notoriété à travers des témoignages toujours plus flatteurs, les uns que les autres. De ces clameurs, on peut relever un certain nombre d’approximations balancées sur les journalistes et leur métier. On dit par exemple que le journalisme est le métier le plus dangereux du monde ou que les journalistes meurent trop ou encore que la mort d’un journaliste n’est jamais simple. Mais ce que je voudrais pouvoir dire, c’est que, contrairement à d’autres morts, la mort d’un journaliste doit servir à quelque chose.

Des morts en série
J'avais entamé cette réflexion sur la mort du journaliste, à la disparition de Richard Touna, un autre confrère qui avait bu à la source Pius Njawe avant de décider de voler de ses propres ailes en lançant le journal "Repères". Richard, qui mettait tant d’entrain à faire réussir son projet de journal, en affrontant des pires difficultés, avait lui aussi été arraché à la vie à la fleur de l'âge, nous laissant sans voix. Selon toute vraisemblance, il se serait presque tué à la tâche en voulant relever le défi d’un vrai patron de presse. Avant Richard, j’avais déjà subi douloureusement d’autres disparitions de journalistes qui m’étaient proches. Che Lawrence avec qui j’avais fait la campagne de « Challenge Hebdo » comme d’autres firent la campagne d’Indochine ; Atemebang Achu, un journaliste de la CRTV qui était déjà pour moi le précurseur du rapprochement entre la presse privée et la presse officielle ; Château willy Ekoro qui n’avait de cesse de saluer le fait que moi, issu de la presse privée tout ce qu’il y a de radicale, me lie d’amitié avec Atem. D’autres décès viendront compléter ce tableau macabre : Joseph Mbende, Abed Nego Messang, Isaac Mbella Essengue…
Je voudrais comprendre, à travers cette réflexion, sans vouloir jouer les enquêteurs de quoi que ce soit, ce qui, dans la pratique quotidienne de son métier, peut entrainer la mort d'un journaliste et ce qui fait de cette mort de journaliste, une chose tout à fait unique. Mon analyse s’inspirera du cas camerounais où une curieuse division classe les hommes des médias, en journalistes de la presse privée et en journalistes de la presse officielle.
On a l'habitude de dire du journalisme qu'il est l'un des métiers les plus dangereux du monde. Reporters sans frontières le fait souvent en égrainant la liste des journalistes mort en faisant leur métier. Ce qui est évidemment impressionnant. Je ne pense pas qu'il soit plus dangereux qu'un autre métier, par exemple celui du charpentier qui est perché chaque jour en équilibre à plusieurs mètres au dessus de la terre et qui peut dégringoler à la moindre inattention. La vérité c’est que le journalisme est un métier doublement délicat. Une délicatesse qui tient de ce que le journalisme opère à la jonction d’enjeux parfois vitaux pour les autres acteurs de la société. Mais cette délicatesse tient surtout à une inadéquation entre la formation et l’emploi des journalistes. A savoir, ce pourquoi les journalistes sont formés et ce qu’ils sont amenés à faire effectivement sur le terrain.
De par la formation qu’il reçoit, le journaliste est dressé pour faciliter la circulation de l’information et dans une certaine mesure pour faire jaillir la vérité. Pour les puristes, il doit garder ses opinions au frigo et laisser parler les faits. Mais le journaliste étant aussi un acteur de la société la position de neutralité est souvent intenable. C’est pourquoi, il peut même aussi se permettre de dénoncer les travers des acteurs sociopolitiques. Dans cette posture de défenseur des droits de la l’homme et de la liberté, il a pour ambition de se mettre au service de la société. Il veut être la voix des sans voix. C’est en tout cas l’état d’esprit qui anime plus d’un journaliste qui sort d’une école de formation ou qui fait ses armes dans une rédaction pour ceux qui apprennent sur le tas. Remplir ces tâches devrait être pour lui, des objectifs à atteindre et à dépasser comme un champion qui courent après ses performances. Mais au bout du compte, qu’il aille à la presse officielle ou à la presse privée, une désillusion l’attend au bout du chemin.

Le drame du journaliste indépendant
Le journaliste est un homme constamment écartelé, déstabilisé même. Chacun de ses papiers a parfois valeur de sentence pour certaines personnes qui se sentent visées et qui sont parfois effectivement atteintes. Sans adopter systématiquement la démarche réflexive qui tue la créativité, le journaliste doit néanmoins prendre la mesure de sa responsabilité quant aux bouleversements que ses écrits peuvent provoquer au sein de la société. Pour ce faire, il doit tendre vers l’honnêteté, la justesse, ceci, dans la recherche de son propre épanouissement professionnel. L’expérience montre que l’épanouissement professionnel d’un journaliste est une fonction croissante du gap existant entre ses convictions et ses opinions personnelles et des positions que son journal lui fait adopter au quotidien dans sa production médiatique. C’est pourquoi, il existe dans les vieilles démocraties, la clause de conscience donnant la possibilité à un journaliste qui ne se retrouve plus dans la ligne éditoriale de son journal, de démissionner tout en bénéficiant d’un statut d’une personne licenciée.
Dans la presse officielle, certains journalistes qui sont pourtant grassement rémunéré et ont un accès facile à la bonne information – information étant synonyme de pouvoir - affichent paradoxalement un état dépressif qui les pousse souvent à se refugier dans l’alcool et tous les autres vices qui vont avec. Leurs rêves, c’est de quitter ce cadre professionnel où ils ont l’impression d’étouffer. Il en est ainsi de la vague des journalistes qui avait dû quitter la CRTV certainement pour être en phase avec leur conscience. Les plus connus s'appellent : Jean Claude Ottou, Boh Herbert, Ntemfack Ofegue, Eric Chinje, Julius Wame, Innocent Chia, Denise Epote Durand, Willy Niba, Didier Oti, Zacharie Ngninman… Il s’agit de ceux qui sont parvenus à un niveau de conviction et d’opinion personnelle très élevé, ceux qui conduisent en dehors de leur travail quotidien une intense réflexion sur le fonctionnement du système qu’ils servent. Ils comprennent très vite qu’une fois sur deux, ils sont payés pour dissimuler l’information et pour mentir si possible. Une perspective qui leur est insupportable.
Ceux qui échappent à ces tourments et affichent un semblant d’épanouissement professionnel sont des journalistes de petite épaisseur convictionnelle, des « pense petit », des carriéristes comme on les appelle au Cameroun, ceux qui font ce qu’on leur demande sans se poser des questions. Et s’ils se posent quelques fois des questions, c’est surtout celles de savoir ce qu’ils feront pour faire plaisir à leur patron et si possible monter en grade. Mais il faut se garder de croire que ces derniers sont les moins intelligents. Ils sont même parfois les plus intelligents, sauf qu'ils mettent leur intelligence au service de leurs seuls intérêts. En guise de récompense, ils reçoivent souvent des promotions en dehors de la profession de journaliste qu'ils n'hésitent pas à piétiner. Ils regardent leurs anciens confrères avec commisération en leur demandant de descendre de leur nuage pour goutter aux délices de la carrière.
Cet état d’esprit dans la presse officielle au Cameroun est un double héritage de l’ancien régime du parti unique et de l’affrontement qui opposa au début des années 1990 les journalistes de la presse privée au pouvoir. Du coup, pour accéder dans un organe de presse dit officiel, il fallait montrer patte blanche. C’est ce qu’avait expérimenté le journaliste Akwanka Joe Ndifor lors de sa prise de service à Radio Cameroun au milieu des années 1980 : « Le rédacteur en chef m’avait pris par la main pour m’emmener vers le tableau d’affichage. Là bas, il m’a fait lire un communiqué sur lequel il était écrit ceci : ne jamais parler d’un coup d’Etat survenu dans un pays voisin ; ne jamais rapporter une manifestation publique. J’ai tout de suite compris que je ne ferai jamais le journalisme tel que je l’ai rêvé ou si je souhaitais le faire ainsi, ce serait au prix d’un combat où je risque tout ».
Son combat, on le sait, Akwanka Joe Ndifor l’a mené au sein de l’émission « minute by minute » où, en compagnie d’autres rêveurs tels Julius Wame, Boh Herbert, Ntemfack Ofegue, Charly Ndi Chia, Ebsy Ngum il a tenté avec des fortunes diverses de gagner des espaces de liberté afin d’asseoir l’indépendance du journaliste au sein de la presse officielle. Un combat fratricide avant d’être un combat pour plus de liberté et marqué par cette phrase de défiance : « The news end where we begin ». Combat évidemment perdu puisque tous ces journalistes ont été contraints de quitter le bateau CRTV (Radio télévision camerounaise) qui les employait. Si l’on peut accorder une quelconque pertinence à l’adage qui dit que « partir c’est mourir un peu », nous pouvons dès lors affirmer qu’en partant, ces journalistes sont morts un peu pour le téléspectateur camerounais. C’est vrai que certains comme Ebsy Ngum et Akwanka Joe Ndifor sont réellement passé de vie à trépas. Comme le seront plus tard d’autres : Atemebang Achu Peter, Luc Ananga…
D’autres journalistes de la presse officielle qui, en composant avec leur conscience n’ont engagé aucun combat, ou qui passaient leur temps à railler les autres engagés dans ce combat, n’en sont pas moins aujourd’hui eux aussi atteint et déstabilisé. Ils se croyaient immunisés et pensaient que le mal n’était pas extérieur mais se trouvait au sein même de ceux qui éprouvaient le mal être. C’est la dialectique du cacao et du café. Sans soutien pouvant leur permettre de fructifier leur carriérisme par le biais d'une promotion juteuse, ils sombrent dans la rancœur, le négativisme et l'autodestruction. Lorsque, de passage au Cameroun récemment, j’ai demandé les nouvelles de certains aînés de cette presse officielle qui pourtant étaient au firmament de leur gloire il y a seulement quelques années, un ami a eu une formule décapante pour me dire ce qu’ils sont devenus : « Moi-même je ne les vois plus, du moins, plus à l'écran de la télévision où ils devraient être. Mais on m’a dit qu’on voit souvent leurs fantômes en train de boire chaque soir dans un bar du rond point Nlongkak », m’avait-il dit. S’il parle de fantômes, c’est parce qu’il considère que les journalistes qu’il avait connu sont déjà morts. Ce sont en fait ceux qu’on appelle des morts-vivants. Ceux qui, pendant le procès de la profession, ont été condamné à la perpétuité. Ils trimballent désormais leurs silhouettes partout mais ils n’existent plus pour personne. Un état qui doit plus difficile à supporter que celui des vrais morts qui eux sont partis et ne ressentent plus rien. Et d'ailleurs, comme le soutient Célestin Monga, "la mort n'est qu'une sorte de fenêtre sur l'autre vie".
Dans la presse privée, le journaliste a la possibilité de révéler si ce n’est l’ensemble mais la majorité des informations qui lui tombe sous la main. Mais il constate que très peu de choses lui sont accessibles parce que son média ne dispose pas des moyens d’investigation conséquents. Une difficulté qui est presque doublée dans un système fermé tel que savent l’être les systèmes en Afrique. Alors, faute d’informations, il est obligé de rafistoler et de procéder parfois par spéculation pour renseigner le grand public. Il n’est pas fier de son travail et peut déprimer de ce fait. De leur coté aussi, les lecteurs remarquent ces carences et décampent. Ce qui réduit l’influence des journalistes au sein de l’opinion et entraine une mort symbolique aux yeux des fans qui ne comprennent plus leur idole. Il faut dire que pour les trois quotidiens privés camerounais, aucun ne tire à 50 000 exemplaires. Ce qui relève de la pathologie pour un pays de près de 20 millions d’habitants et où le taux d’alphabétisation de près de 80% est l’un des plus élevés d’Afrique.
L’autre désillusion attend souvent le journaliste de la presse privée à la fin du mois lorsqu’à la place du salaire, son patron lui recommande souvent la patience et le courage. Le patron qui le demande souvent meurt aussi symboliquement pour des journalistes qui, en venant travailler chez lui, avaient une image particulière de lui, laquelle image s’éteint avec les atermoiements du patron. De même, le journaliste qui, faute de moyens, ne parvient pas à accéder au statut social dont le crédite l'imaginaire collectif, finit par mourir dans les rêves des membres de ka société. Malgré la bonne volonté qu’il mettait à vouloir résoudre ce problème là, Pius Njawe est mort sans régler les quelques 7 mois d’arriérés de salaires que le journal « Le Messager » devait à ses journalistes. Lorsque j’ai lu le témoignage de Célestin Ngoa Mballa j’ai compris que c’est la pudeur qui l’a empêché de réclamer ses piges au désormais défunt Pius Njawe. Il coulait de source que pour lui, et d’ailleurs peut-être pour certains de ses collègues, le patron Njawe était déjà un peu mort en eux avant même que de mourir par accident.
Comme nous pouvons le voir, qu’il soit employé dans la presse officielle ou dans la presse privée, le journaliste camerounais peine à échapper à la mort réelle ou symbolique. Quelque chose doit être fait pour mettre fin à cette hécatombe des journalistes au Cameroun et permettre à la profession d’apporter sa part dans la consolidation de la société démocratique. La mort de l’icône Pius Njawe pourrait servir à cela. Au moins de là où il se trouve actuellement, il sera content de voir l’accomplissement d’un chantier qu’il avait lui-même entamé.
Au-delà de la mort
Si je considère que Pius Njawe a eu à accomplir sur terre l’œuvre qui était la sienne dans la limite du temps à lui accordée et que la profession des journalistes dont il était finalement l’un des patriarches, la nation camerounaise toute entière et d’ailleurs le monde entier lui a rendu un hommage mérité, j’ai presque envie de dire, maintenant que Pius accomplit son dernier voyage vers l’éternité : laissons les morts et les anges continuer cette œuvre et occupons-nous des morts-vivants au moins pour tenter de les ressusciter et donner enfin un sens à la profession de journaliste au Cameroun. Et je pense que Pius lui-même accomplissait déjà cette œuvre humaniste à travers ses multiples combats.
On ne doit pas mourir tout simplement parce qu’on a décidé de devenir journaliste. On ne doit pas être obligé de quitter son pays et rechercher l’épanouissement professionnel ailleurs parce qu’on est journaliste. On ne doit pas absolument renoncer à son indépendance pour rentrer dans les bonnes grâces de qui que ce soit. Et si le Cameroun a hérité de toutes ces perversions, c’est certainement à cause de ce qui s’est passé au début des années 1990. Ces années ont vu un affrontement particulièrement violent entre les journalistes et le pouvoir. Ce qui a contribué à pervertir les rapports qui doivent être ceux de la presse et d’un pouvoir au sein de la société démocratique. Cette guerre des tranchés idiote que certains se représentent toujours aujourd’hui et tentent de la faire durer pour les besoins de la cause, 20 ans après, est une sorte hypothèque posée sur la modernisation de la société camerounaise et la pacification des mœurs politiques. C’est cet esprit guerrière qui fait que les tenants du pouvoir classent systématiquement au rang de leurs ennemis, des journalistes de la presse privée et parfois ceux de la presse officielle qui marquent quelque tiédeur à défendre le régime.
C’est vrai que partout dans le monde, la presse contrôlant le pouvoir, les deux entités ne peuvent pas être des alliés. Ce qui n’est d’ailleurs pas souhaitable. Mais sans que cela s’apparente à de la connivence, le pouvoir et la presse doivent jouer en bonne intelligence en respectant des règles qui protègent la dignité et l’intégrité mutuelle. Il revient au pouvoir d’utiliser tous les moyens modernes de communication pour défendre sa position et convaincre l’opinion de la justesse de ses options. Au 21e siècle, il n’est plus possible de se protéger de la critique en tentant de museler la presse indépendante ou d’enfermer l’institution qu’est le président de la République dans une sorte de ghetto communicationnel et continuer à adopter des postures guerrières pour traiter des questions républicaines faisant intervenir la presse privée.
Les vieux démons
Qu’on l’aime ou pas, il faut reconnaître que cette presse privée, nonobstant ses tares, garde la confiance d’une partie très importante de la population pour qui elle construit l’opinion. Il y a à Douala par exemple, plusieurs foyers qui se sont déconnectés volontairement du réseau CRTV en guise de protestation pour cette télévision qui selon elles, ne montrerait que les meetings du RDPC, le parti au pouvoir. Depuis, ces populations révoltées se régalent en regardant les chaines de télévisions privées où entre autre chose, il est question de cultiver la haine contre le régime présenté comme la source de tous les malheurs. Une haine qui, parce qu’elle ne peut être transfiguré en source de mobilisations sociales, contribue plutôt à détruire leurs porteurs un peu comme si, suite à un phénomène incompréhensible, les serpents et tous les autres bestioles à venin, se mettaient à mourir, empoisonnés par leur propre poison. En guise de réaction, dans certains médias publics et de préférence en langue locale ainsi que certains journaux satellites du pouvoir tentent eux aussi de cultiver la haine des ennemis du pouvoir et de la rediriger vers les cultivateurs de la haine du pouvoir dans un mécanisme de retour à l’envoyeur. Un état d’esprit qui avait déjà prévalu pendant les années de braise de 1990. Il est prévisible que cette situation pourrait s’exacerber au cours de l’année électorale 2011.
20 ans d’affrontement ruineux entre le pouvoir et la presse avec une longue liste de victimes directs ou collatéraux, çà suffit ! Il est temps que toute la presse camerounaise sans distinction de bord se retrouve dans les mêmes valeurs, s’affranchissent des politiques pour bâtir ensemble les conditions de l’enracinement de la démocratie. Il est temps que la division artificielle entre presse publique et presse privée, longtemps dépassée sous d’autres cieux le soit aussi au Cameroun. On est journaliste, un point c’est tout. Il est temps que les acteurs politiques qui aspire à une société démocratique renoncent définitivement à l'intolérance qui de l'avis de Guy Hermet, "est un comportement nuisible et est à l'envers même du principe' démocratique. Il est temps que le gouvernement s’affranchisse de la peur ou de la haine du journaliste de la presse dite privée et considère ce dernier comme contribuant à la promotion du service public au même titre que les journalistes de la presse dite publique. Il est temps que le gouvernement joue son vrai rôle de régulateur de tout le secteur de la communication et non plus celui de juge au profit d’une seule partie censée lui servir de bouclier. Il y a lieu de tourner la page d’une période d’affrontement et poser les bases d’une nouvelle collaboration. Et pour le faire, il faut considérer que les années de braise ont constitué une crise politique dont il faut gérer la sortie. Et Michel Dobry nous dit "qu'il faut éviter les sorties de crises qui jettent l'anathème sur une partie de la population ou qui vont absolument faire porter la responsabilité à une personne ou à un groupe de personnes puisque par là, on sème la graine de discorde qui aboutira à d'autres crises".
Le champ politique camerounais en général qui est "un terrain émotionnel propice au conflit" doit lui aussi s’affranchir de certaines conceptions héritées de la période trouble du début des années 1990 et qui faisait ou font d’ailleurs encore croire à plus d’un dirigeant que le service public veut dire service de la fonction publique. C’est cet affranchissement qui nous fera comprendre qu’un journal privé remplit lui aussi des missions de service public. Comme un fondateur d’un établissement scolaire privé, un promoteur d’un journal privé accomplit des tâches de service public que le pouvoir seul ne peut accomplir sans être accusé de juge et parti.
Des solutions existent
C’est vrai qu’une telle conception demande un peu plus de responsabilité de la part des journalistes qui doivent parvenir à la subtilité permettant de distinguer l’institution « président de la République » qu’on doit toujours protéger parce qu’elle valide la qualité même de l’Etat du Cameroun, de la personne qui incarne cette fonction et qu’on peut se permettre d’égratigner et même de vilipender sans conséquence grave. Cela recèle forcément une difficulté de discernement qu’il faut absolument surmonter dans l’intérêt supérieur de la nation. Mais on doit rester intransigeant sur le fait que nonobstant son rôle de critique de l’action gouvernementale, la presse privée apporte son concours à l’Etat dans l’accomplissement des missions de service public et que pour cela, cette presse doit bénéficier de la part de cet Etat – à ne pas confondre avec le gouvernement qui n’en est que l’émanation – d’abord le respect et considération et, ensuite des subventions conséquentes.
Toutefois, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui et qui consiste en la distribution des espèces sonnantes et trébuchantes – ce qui peut avoir des relents de corruption et d’achat des consciences – il est question pour le gouvernement de reformer le secteur de la communication pour permettre aux entreprises de presse de tirer meilleure partie. Il en est ainsi du secteur de la publicité qui reste une véritable jungle au Cameroun. Il est aussi question pour le gouvernement d’ouvrir la communication présidentielle à la presse privée sans complexe aucun. Il faut savoir que lorsqu’on entrevoit une scène à travers une petite faille, on en fait un commentaire plus exalté que si on avait largement la porte ouverte. Il faut que le président de la République, désormais investit de son statut d’institution républicaine, puisse embarquer des journalistes de la presse privée lors de ses voyages officiels quoique cela lui coûte. Evidemment, au début, ce sera difficile à cause de la suspicion compréhensible mais il faut y aller à la difficulté parce que la vie n’est pas faite que des choses faciles. Dans un contexte où de l’avis de Jean Mouchon, « le chef de l’Etat doit désormais composer et non plus s’imposer » le président de la République devrait pouvoir choisir un média privé, présentant les meilleurs taux d'audiences ciblées pour la livraison de son message. C'est un choix paresseux de la part du gouvernement que de renoncer à affronter une presse même hostile.
D’autres actions viseront la réduction des coûts de fabrication des journaux. Une autre subvention pourrait consister en la mise à la disposition des journaux privés des journalistes de la presse officielle et tous ceux qui se tournent les pouces au ministère de la Communication. Ceci aura un double avantage : permettre aux journaux privés de bénéficier d’une expertise nouvelle et permettre en retour aux journalistes des médias officiels qui étouffent du fait de ce fameux gap entre leurs opinions et ce qu’on leur fait faire, de trouver quelque soupape de respiration professionnelle. Il restera juste un problème de loyauté qu’on peut facilement régler si les gouvernants abandonnent leur frilosité et voient en un journal non plus une entreprise de terreur mais une structure d’encadrement. Ils comprendront alors que comme un collège privé qui emploie en vacation les professeurs de lycée, un journal privé peut aussi s’offrir les services d’un journaliste gouvernemental. C’est à ce prix seulement qu’on aura certainement au Cameroun une démocratie digne de ce nom et que le mot journaliste ne rimera plus avec la mort.

Etienne de Tayo
Promoteur « Afrique Intègre »
http://www.edetayo.blogspot.com/

vendredi 23 juillet 2010

Commerce équitable : Le nouveau masque de la spoliation des pays du Sud

Le concept de commerce équitable a été lancé par certains promoteurs d’ONG soucieux de remédier à la détérioration des termes de l’échange dans le commerce international en permettant aux pays du sud de profiter du fruit réel de leur travail et limiter par le fait même, les profits parfois exorbitants engrangés par les négociants dans les pays du nord. Une idée apparemment séduisante et même généreuse.

Mais c’est lorsqu’une idée est séduisante qu’il faut le plus s’en méfier surtout dans un monde où l’homme s’est toujours caractérisé par sa cupidité et même sa méchanceté. Une telle idée peut dissimuler un gros piège ou du moins participer d’une stratégie de diversion face à un problème réel et prégnant : le problème de l’équité dans le commerce Nord-Sud. Allons-y donc voir de quoi cela retourne.
Les promoteurs du commerce équitable ont mené la même analyse que tous les ONG de bonne foi par rapport aux échanges commerciaux nord-sud et surtout par rapport à un déséquilibre et à une détérioration constante des termes de l’échange. Ce déséquilibre comme on le sait, continue de maintenir le producteur du sud dans une pauvreté parfois abjecte alors que le négociant du nord, du simple fait qu’il contrôle le circuit de distribution et fixe les prix, plastronne dans l’opulence. Le produit intérieur brut d’un pays n’étant que la somme des valeurs ajoutées des opérateurs économiques, les pays du sud sont maintenus dans la pauvreté alors que les pays du nord nagent dans la prospérité.
Pour le comprendre le caractère inique du commerce international que le commerce équitable souhaite corriger, prenons un cas d’école. Un kilogramme de café produit à Dschang dans l’ouest du Cameroun est acheté au producteur local à 800 F CFA, c’est à dire 1,21 euros. Pour produire ce kilogramme de café et, en raison d’une très faible productivité des plantations, le planteur de Dschang a besoin en moyenne de 20 kilogrammes d’engrais pour ne prendre que le cas de cet intrant parmi tant d’autres. Je bloque volontairement des variables comme les pesticides ou encore la rémunération de son propre travail en supposant que toutes choses égales par ailleurs. Un kilogramme d’engrais parvenu à Dschang et sans spéculation coûte 170 F CFA c’est à dire 0,26 euros. Pour produire un kilogramme de café, il en faut 20, cela coûte 3400 F CFA d’engrais soit 5,20 euros. A ce niveau, nous pouvons déjà relever que le kilogramme de café est vendu par le producteur de Dschang, à un prix 5 fois inférieur au coût d’un seul intrant qu’est l’engrais. Evidemment, cela ne lui permettra jamais d’étendre son exploitation et il restera à jamais un homme pauvre travaillant pour la richesse des autres.
Venons maintenant au lieu de consommation du précieux liquide noir issu du café moulu tant prisé dans les pays froids, pour voir ce que le kilogramme du café du producteur de Dschang, rapporte au négociant parisien ou même au détaillant qui se trouve en bout de chaîne. Prenons le détaillant et voyons une machine de distribution de café, bien serré, dans n’importe quelle gare ou métro de Paris. La « dosette », qui n’a reçu pour tout produit complémentaire qu’un morceau de sucre – et parfois pas d’ailleurs - est vendue à 1 euro, c’est à dire 657 F CFA. Selon les spécialistes, un kilogramme de café moulu permet d’avoir entre 60 et 70 « dosettes ». Prenons la moyenne de 65 « dosettes ». Cela veut dire qu’un kilogramme de café rapporte au détaillant 65 euros soit 42 705 F CFA, c’est à dire 53 fois le prix du kilogramme acheté au producteur de Dschang qui est de 800 F CFA. Il faut dire que si je devais prendre une dosette vendue dans un café situé sur les Champs-Elysées ou dans quelque hôtel chic de la place, le différentiel serait double voire triple. Même si nous devions prendre en compte toutes les charges occasionnées par le transport, la manutention, la torréfaction et même d’autres charges inhérentes au niveau de vie élevé en Europe, cela n’explique pas que le profit soit de l’ordre d’un multiple de 50.
Voilà donc l’analyse, parfois révoltante, que les promoteurs du commerce équitable ont dû conduire. Cela a tout l’air d’une prise de conscience tout ce qu’il y a de normal. Ils sont parvenus à la conclusion, comme tout analyste lucide, qu’il y a quelque part une exploitation éhontée du petit producteur du sud par les négociants et les détaillants du nord. Mais c’est au niveau des solutions à apporter à ce scandale que les promoteurs du commerce équitable se sont laissé enfermer dans des démarches empreintes de charité et d’assistance éternelle aux pays du sud là où il faut se battre pour rendre les règles de jeu plus justes pour tout le monde.
Tels qu’ils veulent se présenter, les promoteurs du commerce équitable arrivent pour corriger ce que les méchants négociants font aux petits producteurs des pays du sud. Mais lorsqu’on décrypte leur démarche, on constate qu’elle est bâtie à partir des mêmes théories que celles sur lesquelles sont construites les stratégies de spoliation des pays du sud. A savoir la théorie du centre et de la périphérie dévoilée par Samir Amin et qui fait du sud périphérique, la vache à lait éternelle des pays du nord situés au centre.
C’est en fait pour couvrir cette théorie d’exploitation que toute sorte d’initiatives sont lancées en vue dit-on d’assister les pays du sud et les accompagner dans leur développement. On peut citer la théorie de l’aide au développement qui masque le plus gros scandale de la coopération Nord Sud. Ces initiatives d’apparence généreuses, devant agir comme un voile qui couvre en réalité la vaste opération d’exploitation. Cette démarche, en maintenant le sud au rang d’éternel assisté, détruit la dignité de ses peuples et les condamne à vivre à la marge du monde.
L’action des promoteurs du commerce équitable vise ainsi à couvrir le bruit que font les actions des ONG et de toutes les âmes de bonne foi qui interpellent constamment les pays du nord et les organisations en charge de la régulation du commerce international afin que les règles plus justes soient édictées. Cette action vise aussi à exploiter la naïveté du consommateur du Nord qui, toujours tenu dans l’ignorance de qu’est la réalité de la coopération Nord Sud, pourrait à son niveau assister ces peuples attardés.

La stratégie du « gentil policier »
Nous avons vu que les promoteurs du commerce équitable tiennent le même discours que certains ONG de bonne foi. Ils dénoncent ceux qui les ont précédé, ont pillé et appauvrissent encore les paysans du sud, les ont soumis au travail forcé pour profiter du fruit de leur travail. Ils disent vouloir remédier à cette situation. Mais puisque à l’égard du producteur du sud ils ont la même perception que ceux qui les ont précédé, c’est à dire des hommes et femmes qui ne peuvent survivre que grâce à la générosité du consommateur du nord, laquelle remplace la générosité des Etats du Nord, j’arrive à la conclusion qu’entre les gentils promoteurs du commerce équitable et les méchants exploiteurs des paysans du sud, c’est bonnet blanc, blanc bonnet. Le promoteur du commerce équitable n’est que ce « gentil policier » que tous ceux qui ont côtoyé les commissariats connaissent très bien.
Dans un commissariat, c’est connu, le policier le plus dangereux n’est pas celui qui vient vous frapper en vociférant toute sorte d’insanités à votre endroit. Le plus dangereux, c’est celui qui vient après, alors que l’autre vous a ensanglanté le visage. Le second policier qui vient vous parle souvent d’humanisme, des droits de l’homme et dénonce même les agissements de celui qui l’a précédé. Mais tout cela ne vise qu’à vous endormir, pour vous tirer les vers du nez et obtenir ce qui servira à votre condamnation. Et si les policiers ont adopté cette stratégie du faux gentil et du vrai méchant ou du vrai gentil et du faux méchant, ils ne l’ont pourtant pas inventé. Ils l’ont adopté parce qu’elle a fait ses preuves ailleurs. Par exemple dans les stratégies d’hégémonie que tous les peuples dominateurs ont toujours mis en place pour conquérir les territoires, soumettre leurs peuples et exploiter leurs richesses sans que ceux ci parviennent à la révolte.
Prenons par exemple le cas des rapports entre l’Europe d’abord esclavagiste puis colonialiste et enfin coopérante et l’Afrique, pour mieux expliciter cette stratégie du « gentil policier ». Lorsque au milieu du 17e siècle, l’Europe décide de mettre fin à l’esclavage pratiqué depuis 4 siècles et qui a permis à une catégorie de personnes, les esclavagistes en l’occurrence, de s’enrichir en réduisant les peuples africains au rang des bêtes de traite, le masque du « gentil policier » est apparu pour casser la résistance qui s’organisait partout pour lui faire payer ses crimes à l’esclavagiste. L’esclavagiste avait créé sur le continent une industrie de production des esclaves. L’indigène était transformé en un élément d’un vaste troupeau destiné à être pourchassé dans la brousse, à être attrapé et à être conduit au bateau. Ceci rendait la vie des hommes ordinaires insupportable sur le continent.
Mais partout ailleurs, la résistance des peuples s’organisait pour s’élever contre la pratique de l’esclavage. L’esclavagiste lui-même a fait un calcul simple et a constaté que cela lui coûtait même cher de transporter les esclaves jusqu’en Amérique. Il a compris qu’il peut utiliser les mêmes personnes sur place pour des travaux similaires mais il faut qu’il change de visage en portant un autre masque. C’est ainsi que d’autres personnes sont venues sous d’autres visages, avec d’autres formes de discours et tendant à dénoncer les agissements de l’esclavagiste dont l’inhumanisme consistait à transporter des êtres humains comme des bêtes sauvages. C’est le masque du colonisateur qui est apparu. Il avait tout le loisir de dire aux peuples jadis esclavagisés : « moi au moins, je vous donne votre humanité. Pour moi, vous n’êtes plus des bêtes de somme mais des êtres humains, juste un peu inférieur que moi mais des êtres humains tout de même. Et puis, pour vous montrer que je vous considère comme des êtres humains, je vous apporte la civilisation ».
Ce discours charmeur a permis de casser la résistance des Africains et imposer la colonisation. Mais les historiens qui se sont penchés sur cette période de l’histoire africaine, affirment que le travail forcé, largement pratiqué pendant la colonisation, a été parfois plus cruel que l’esclavage. C’est justement pendant ce travail forcé que les Belges de la société Witaker ont mis sur pieds une politique consistant à leur couper le bras à tous les indigènes qui n’avaient pas atteint une certaine quantité fixée de l’hévéa récoltée. C’est pendant cette période de la colonisation censée corriger les atrocités de l’esclavage et apporter l’humanité aux indigènes, que des millions d’Africains sont morts dans des chantiers de construction de chemins de fer au Cameroun, en Afrique du Sud, au Zimbabwe… Cela se voit que le « gentil policier » colonialiste a été plus dangereux et plus cruel que l’esclavagiste, si tant est qu’une cruauté peut être moindre qu’une autre.
Par la suite, lorsque la prise de conscience a été faite et que les populations ont commencé à s’organiser contre les atrocités de la colonisation, notamment par syndicats ou même les mouvements de résistance, un autre masque du « gentil policier » est apparu. C’est le masque du coopérant. C’est un monsieur très gentil et affable. Il s’infiltre dans la population et procède par recherche participative. Ils mangent ce que les indigènes mangent, s’habille comme eux. Une fois en vacance dans mon village, j’ai constaté la présence d’une volontaire. Elle était très appréciée des villageois parce qu’elle faisait tout comme eux. Apparemment désargentée, elle se faisait transporter à moto. J’ai discuté avec elle et elle m’a dit qu’elle était une étudiante et que ce qu’elle faisait rentrait dans le cadre de son stage. Mais quelques semaines après, tout à fait par hasard, je l’ai rencontrée à Yaoundé, à l’hôtel Hilton où elle était descendue. Elle a semblé ne pas me reconnaître et ne pas se souvenir de notre rencontre. J’ai compris et je n’ai pas insisté.
Certains coopérants n’hésitent pas à porter la soutane pour faire plus anodin. Et parlant justement de la soutane, lorsque j’étais jeune au Cameroun, j’avais en face de chez moi un pasteur de l’église évangile du Cameroun. Il était d’origine allemande. Il vivait dans un couple tout ce qu’il y a d’ordinaire. Il avait des jumeaux d’à peine 6ans. Grâce aux bananes mûres que j’avais toujours à la maison, je bénéficiais de la visite constante de ces enfants qui en raffolaient. Un jour, l’un d’eux m’a dit qu’en Allemagne, son père était policier. N’approuvant pas une telle indiscrétion, son frère est allé le trahir à sa mère. Cette dernière est venue et avec une de ces rares violence a entraîné le petit dans la barrière et lui disant de ne plus jamais mettre les pieds chez moi. Sur le coup, avec le regard de l’enfant que j’étais, je ne voyais rien, je ne comprenais rien. Juste une maman courroucée par un enfant un peu trop bavard.
Les coopérants ont été des agents propagateurs des théories dominantes telles l’évolutionnisme ou encore le diffusionnisme. Ils dénoncent le colonisateur avec une virulence qui rassure. Prenant le masque du chercheur, ils étudient les modes d’organisation des peuples colonisés en cherchant des failles par lesquelles on fera passer des tubes d’exploitation. C’est le travail qui a été celui des anthropologues de la colonisation par exemple. Ils contribuent à construire ce que les autres appelleront plus tard les acquis positifs de la colonisation et tenteront de les utiliser pour faire passer la pilule de la colonisation et préparer l’arrivée d’autres têtes portant d’autres masques. Par toutes ces actions parfois séduisantes, ils réussissent à casser de l’intérieur la résistance des peuples opprimés.
C’est le coopérant qui élabore, en tant que conseiller technique dans la plupart des ministères des pays nouvellement indépendants, les politiques de développement en y introduisant parfois des variables destinées à fausser à jamais l’équation du développement. C’est ce qui a conduit dans plusieurs pays à ce qu’on appelle des éléphants blancs représentés par un ensemble de projets foireux qui n’ont servi qu’à engloutir d’énormes sommes d’argent et à enrichir la kyrielle d’experts qui s’y sont penchés. Et ce n’est pas tout. C’est sur la base de ses recherches que les pays colonisateurs concoctent et signent avec les pays anciennement colonisés et nouvellement indépendants, des accords de coopération parfois léonins à leur propre profit. On parlerait pour citer un cas pratique du mécanisme du compte d’opération bien connu entre les pays de la zone CFA et la France. Ce sont ces accords qui ont tout simplement réorganisé des formes d’exploitation qui continuent aujourd’hui à maintenir les pays d’Afrique dans ce qu’on appelle le sous développement.
Lorsque la coopération nord sud est de plus en plus dénoncée et que la domination des pays du nord s’essouffle face à l’offensive des pays émergents, mais surtout grâce au harcèlement des ONG qui perturbent systématiquement les sommets des pays dits riches, une autre figure du « gentil policier » apparaît. Elle est portée par les promoteurs du développement solidaire. Ce concept trompeur voudrait tout simplement suggérer la communauté des destins entre l’Europe et l’Afrique. Et la matérialisation a commencé par la tentative de mise sur pieds de UPM (union pour la méditerranée). Historiquement, on n’a jamais vu un pays ou un groupe de pays puissants invités les autres considérés comme faibles ou affaiblis à leur table au nom d’une quelconque solidarité.
C’est à dire que bientôt la méditerranée, une partie de l’Afrique, en attendant de l’élargir à toute l’Afrique, et l’Europe se retrouveront dans un même forum pour penser ensemble leur développement. Et dire qu’il y a seulement quelques années, lorsque le Maroc de Hassan II avait émis le désir de se joindre à l’Union Européenne en raison de la proximité de son territoire avec l’Europe, il avait essuyé un rire moqueur de la part des tenants de l’Europe toute puissante. Croyez moi que cela est très gentil et contribuera à calmer plus d’un Africain que de savoir que l’Europe n’est plus le maître assis à l’étage supérieur essuyant ses pieds sur l’Afrique, mais que l’Afrique et l’Europe partagent désormais la même cabine dans le bateau monde. Cela le calmera, l’endormira et permettra à l’Europe de trouver la meilleure position pour continuer l’œuvre entamée il y a plusieurs siècles.
Et même lorsque les pays colonisateurs ont constaté que la coopération bilatérale est de plus en plus dénoncée par les ONG et par une résistance organisé dans les pays africains par des mouvements d’opposition, et que tôt ou tard, les accords iniques finiront par être mis à nu, ils ont tout simplement rétrocédé le rôle qu’ils détenaient jusque là à un troisième larron. Le « gentil policier » est apparu sous la figure des institutions de Brettons Wood et principalement la Banque mondiale qui est venue avec le discours du bon samaritain distribuant les aides, pansant les plaies causées par l’irresponsabilité des pays colonisateurs et surtout par le méchant confrère appelé Fond Monétaire International fort opportunément rebaptisé Fond de misère instantané par feu le professeur Tchuidjang Pouémi, parce que plus prompte à empoisonner constamment le malade pour justifier sa présence.
Dans la stratégie du « gentil policier », nous constatons qu’il s’agit juste de substituer un procédé démasqué par un autre plus subtil en poursuivant le même objectif. Le but étant de perdre l’autre pour mieux l’exploiter parfois avec son propre concours.

Une double escroquerie
Aujourd’hui, les produits estampillé « commerce équitable » prennent de plus en plus de place dans les supermarchés des pays du nord : « On trouve les produits équitables dans 55 000 supermarchés et plus de 2800 boutiques spécialisés ». D’après le site « actualités solidaires », « avec 60 à 70% des volumes commercialisés, l’Europe offre ses principaux débouchés au commerce équitable. Les ventes ont progressés de 20% par an depuis 2000. Ce qui fait du commerce équitable l’un des secteurs économiques les plus dynamiques d’Europe ». Le promoteur initial de l’idée, le Suisse Max Avelar, qui avait édité un livre sur le concept, fait face aujourd’hui à une très forte concurrence. Dans ces pays, les consommateurs de très bonne foi parfois, parce que croyant agir pour mettre fin à l’exploitation du petit producteur du sud se ruent sur ces produits et acceptent de payer un peu plus cher. L’acte qu’ils posent en payant quelques centimes d’euros supplémentaire est comparable à l’acte de charité qu’ils poseraient dans n’importe quel métro de Paris en donnant quelques piécettes à un mendiant venu leur conter son histoire. Mais, comme s’interroge si opportunément Bernard Conté « ne s’agit-il pas pour eux de se donner (ou de s’acheter) bonne conscience à moindre coût ? »
Ce qui est vrai aussi c’est que quelques paysans du sud, une partie infinitésimale de ces paysans exploités par les méchants négociants, arrivent à bénéficier effectivement du surplus payé par le consommateur d’Argenteuil en Banlieue parisienne par exemple. Ainsi, « 59 pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine seraient bénéficiaires du commerce équitable en 2009. Au moins 200 organisations importent les produits équitables en Europe et l’ensemble de ces filières bénéficient à plus de 5 millions de producteurs dans les pays en voie de développement ». Mais le nombre de bénéficiaire est souvent tellement infime qu’on se demande parfois si le bruit fait autour de cette affaire en vaut vraiment la peine. Ces bruits, minutieusement organisés autour des campagnes médiatiques, ont quelque chose de soupçonneux. On parle de 5 millions su près de 2 à 3 milliards de paysans exploités dans le monde. Et les promoteurs du commerce équitable restent très discrets pour ce qui est du chiffre des retombées financières pour les producteurs du Sud. On a souvent vu construire une école, un dispensaire qui parfois ne fonctionnent réellement que le jour de leur inauguration et sombrent dès que les caméras s’éloignent.
Une première escroquerie vise la naïveté des consommateurs des pays du nord dont la générosité est utilisée à d’autres fins. Ils croient payer plus juste pour nourrir une bouche supplémentaire dans les pays du sud, mais leur action vient plutôt soutenir l’idéologie de la domination du sud conçu et mis en œuvre par les puissances d’argent. En effet, par leur action, les promoteurs du commerce équitable exploitent la générosité des consommateurs des pays du nord mais cherche en définitive à inscrire dans leur subconscient, le fait que leur générosité est nécessaire à la subsistance des peuples du sud. Mais une telle action apparemment anodine va plus loin et cherche à agir à la consolidation d’un axe toujours entretenu entre les peuples du nord et ceux du sud. Il s’agit de l’axe peuples dominants, peuples dominés ; peuples riches, peuples pauvres, peuples supérieurs, peuples inférieurs. Et cela se voit chaque jour dans le regard qu’un ressortissant d’un pays du nord pose sur un ressortissant d’un pays du sud. Un regard dévalorisé agrémenté par un discours misérabiliste. C’est sur ce terreau que fleurissent toutes les discriminations dont les peuples du sud sont l’objet de la part de leurs congénères du nord qui peinent parfois à leur reconnaître le statut d’être humain à part entière. Ils sont considérés comme des squatters du monde à qui il faut toujours venir en aide. Par leur manœuvre, les promoteurs du commerce dit équitable, sapent les bases de la coexistence pacifique des peuples dans le monde et contribuent malgré eux à rendre toujours plus fort, l’exploiteur des producteurs du sud.
La deuxième escroquerie vise l’autre naïveté : celle de quelques petits producteurs du sud bénéficiaires des miettes, et qui, parce que trompés par les campagnes médiatiques pensent que c’est le destin de tous les petits producteurs comme lui qui a changé en mieux, accepte sa condition, permettant ainsi à l’exploiteur de s’enrichir éternellement sur son dos. Les promoteurs du commerce équitable ont souvent poussé le cynisme au point de se faire accueillir en héros et se faire décorer dans plusieurs pays du sud où malheureusement des millions de paysans continuent de souffrir de la détérioration des termes de l’échange et de ne pas pouvoir vivre des fruits de leur exploitation. Pour le peuple du sud, l’action des promoteurs du commerce équitable, parce qu’elle fait reposer sa stratégie sur la générosité du consommateur du nord devant déboucher sur l’assistance au producteur du sud, est une opération prédatrice de dignité. Car, un peuple qui est présenté comme vivant essentiellement de la générosité des autres ne peut jamais être un peuple fier et digne.
Nous avons vu plus haut au l’action des promoteurs du commerce équitable s’inscrit parfaitement dans la théorie du « gentil policier ». Et que cette théorie n’est qu’un paravent déployé par l’exploiteur pour endormir l’adversaire trouver une meilleure position d’exploitation. Dès lors, il devient facile d’affirmer que le commerce équitable n’est en réalité qu’une opération de communication destiné à étouffer dans l’œuf l’action des ONG qui posent le même problème de l’exploitation du petit producteur du sud par les négociants du nord. L’objectif ultime étant de soigner l’image de l’exploiteur du nord et casser dans le sud toute tentative de résistance face à la spoliation.

Et pourtant des solutions nobles existent
Le vrai combat à mener pour permettre aux producteurs du sud de bénéficier de l’intégralité du fruit de leur labeur et remédier ainsi à la détérioration des termes de l’échange, tout le monde le connaît. Ce sont des combats à mener au sein de l’OMC, par exemple dans le cadre de la signature des fameux accords de partenariat économique (APE) qui opposent actuellement les pays du sud à ceux du nord. C’est ce combat que mènent tous les ONG dignes de ce nom. Malheureusement, dans ce combat, les promoteurs du commerce équitable se font moins visibles. Et cela se comprend, c’est un combat qui se situe aux antipodes des objectifs qu’ils poursuivent. On peut constater aussi que malheureusement, par mauvaise foi ou par simple cynisme, l’OMC n’est pas capable d’édicter des règles justes devant présider à la marche du commerce mondial.
On sait aussi par exemple que pour des produits cultivés simultanément au nord comme au sud, les pays du nord doivent sinon supprimer, du moins baisser substantiellement les subventions accordées à leurs agriculteurs pour permettre aux produits venus du sud d’être compétitifs sur les marchés du nord. Il faut dire que ceci est un combat perdu d’avance pour les pays du sud parce que, supprimer ces subventions, revient à remettre en cause l’un des fondements du modernisme qui fonde la société occidentale. Pour les produits cultivés uniquement dans les pays du sud, on sait que l’OMC, si elle voudrait vraiment servir à quelque chose, dispose de tous les moyens de droit pour permettre au négociant de payer le juste prix.
Si les règles de jeu en matière du commerce international sont révisées en vu d’y introduire plus de justesse, le petit producteur du sud gagnera plus d’argent en vendant la même quantité de produit. Il aura plus de moyens pour acheter les intrants et ayant plus de moyens il sera tenté par l’agrandissement de son exploitation. Du simple paysan, il deviendra un agriculteur autosuffisant aussi bien au niveau alimentaire qu’au niveau financier. La multiplication des agriculteurs permettra au pays de multiplier par deux voire par cinq son produit intérieur brut. Les revenus engrangés dans le secteur primaire, qui est d’ailleurs le secteur par lequel tout développement durable s’enclenche, viendront booster la consommation et permettre aux deux autres secteurs, secondaires et tertiaires de prendre de l’envol.
Ce schéma certes simplifié est connu de tous les économistes, y compris le moins qualifié d’entre eux. Sauf que dans le projet hégémonique des pays du nord, cela agira comme un grain de sable dans la machine. Ce projet hégémonique intègre le sud comme un fonds de commerce humanitaire, une région peuplée de populations auxquelles l’occident, dans sa générosité infinie, doit toujours venir en aide.
Cette manœuvre de l’aide permet aux dirigeants de se donner bonne conscience devant leur peuple, lui aussi constamment grugé. Et afficher ainsi un visage humain aux yeux du monde. Donc, si le sud se développe, il mettra fin ipso facto à toutes les opérations de charme en trompe l’œil qui ont si souvent marqué la coopération nord sud. Ces actions concerne la dette qui permet de maintenir les autres toujours obligés vis à vis du « bienfaiteur » ; de l’aide publique au développement qui fait triompher constamment l’adage qui dit que la main qui reçoit est toujours placée en dessous de celle qui donne et anéanti de ce fait la dignité des peuples du sud ; de toutes les autres initiatives qui rentrent dans ce qu’on appelle pompeusement, développement solidaire. Dans cette stratégie d’endormissement du sud, les promoteurs du commerce équitable occupent une place de choix et il était nécessaire de le dénoncer.

Etienne de Tayo
Journaliste
Promoteur Afrique Intègre
Auteur de l’ouvrage : « Pour la Dignité de l’Afrique, laissez-nous crever » aux Editions Menaibuc

jeudi 15 juillet 2010

14 JUILLET : EXPOSITION COLONIALE ET RISQUE DE RETROCESSION DES INDEPENDANCES AFRICAINES

Les armées de 13 pays africains[1] viennent de prendre part, en tant qu'invités d'honneur, au défilé du 14 juillet sur les champs Elysées en France. Un acte hautement symbolique qui pourrait avoir des conséquences désastreuses sur la dignité et la souveraineté des Etats concernés.

Depuis quelques mois, je suis avec attention et intérêt la polémique autour de la participation des troupes africaines au défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées à Paris. Jusque là, je n'avais pas pris part à ce débat, de peur d'édifier des procès d'intention là où il faut laisser l'acte se consumer jusqu'à la fin pour après l'analyser. Je ne suis même pas allé battre le pavé à Paris en signe de protestation comme l’ont fait plusieurs Africains à l’appelle de la plateforme panafricaine et d’autres associations. Je ne l’ai pas fait parce que, comme je l’expliquais à l’un des organisateurs qui me sollicitait, les marches, pour ce qui est des questions africaines, ne sont plus un moyen efficace de protestation. Du fait peut-être de leur utilisation abusive, elles ont tout simplement perdu en originalité. Il faut promouvoir d’autres formes peut-être plus intellectuelles de protestation.
Maintenant que j'ai regardé de bout en bout ce défilé spécial du 14 juillet 2010, agrémenté effectivement par le passage et la mise en l’honneur des troupes de 13 Etats, anciennes colonies françaises, je peux me prononcer. Comme en 1931 à la porte dorée au bois de Vincennes à Paris, il s'est agit en ce 14 juillet 2010 sur les Champs Elysées, pour les Etats africains ayant accepté de jouer le jeu, toute proportion gardée bien sûr, d'une exposition coloniale doublée d'une opération historique d'allégeance et de rétrocession de leurs indépendances à la métropole française. Le dire ainsi ne participe aucunement, comme on peut le penser, d'une simple volonté de faire prospérer la formule, mais relève d'une observation minutieuse de la marche commune de la France et de ses colonies depuis au moins un siècle. Cela pousse à douter de la qualité même de ces indépendances acquises. Comme on sait, les mots servent à désigner des réalités. Les mots ne transforment pas la réalité. Et les mots différents peuvent servir à désigner une réalité qui elle est restée immuable. Par exemple, les mots esclavage, colonisation, coopération, partenariat peuvent tout à fait désigner une et même réalité qui est la soumission d’une personne ou d’une nation à une autre.
Dans la présente analyse, nous verrons comment la cérémonie du juillet sur les Champs Elysées, à l’observation, se rapproche plus de l’exposition coloniale que de ce que les organisateurs ont en voulu en faire, à savoir, une fête de la fraternité d’arme. Nous verrons ensuite comment une erreur de jugement a poussé les chefs d’Etat, ayant accepté de participer à la cérémonie des Champs Elysées, à faire courir à leurs pays le risque d’une hypothèque de leurs indépendances.

L’exposition coloniale
La nostalgie coloniale était bel et bien présente sur les champs Elysées ce 14 juillet 2010. Elle était portée en premier par les commentateurs qui ont rivalisé de formules pour décrire leur émotion et celle des Français présents, à la vue de ces soldats basanés parfois vêtus de tenus excentriques. Ainsi, lorsqu'elles entrent en scène, tous les commentateurs, de façon presque concertée décrivent les troupes africaines au travers de cette formule : "Voici l'une des plus grandes attractions de ce défilé : les troupes africaines". On retrouvera d'ailleurs la même formule à l'ouverture des journaux télévisés de 13 heures.
Pour le commentateur de TF1, Jean Claude Narcy, "ce défilé s'annonce comme un grand cru (…) c'est un défilé rare, exceptionnel que nous a concocté le général Dari avec la participation des armées africaines (…) voici l'honneur qui est faite à l'Afrique, leurs chefs d'Etat sont dans la tribune d'honneur". Jean Claude Narcy est l'un des meilleurs commentateurs du défilé militaire en France. Sauf qu'aujourd'hui, il s'embrouille un peu dans ses notes. Il ne les connaît pas et est par conséquent incapable de coller des noms aux visages des chefs d'Etat africains qui arrivent à la place du défilé. Il leur distribue pèle mêle les noms qu'il lit dans ses fiches. Lorsqu'arrive le président congolais Denis Sassou Nguessou, ne pouvant pas attribuer un nom à ce personnage qu'il reconnaît, tout de même, comme un chef d'Etat africain, Narcy dit : "Voilà un autre président africain qui arrive".
Lorsque commence le défilé et que passent les troupes africaines, Jean Claude Narcy embrouille totalement le téléspectateur qui connaît un tant soit peu les drapeaux des pays africains. Il attribue ainsi à certains pays, les armées des autres. Et il trouve une excuse : « La difficulté, c’est qu’ils sont les uns à coté des autres », se défend t-il. La vraie difficulté, c’est qu’il n’a jamais trouvé dans son parcours scolaire et même professionnel, la nécessité d’apprendre et mémoriser les couleurs des drapeaux africains. Au président Sénégalais qui se prête à l'interview, l'autre commentateur de TF1, Denis Brogniart lui pose cette question qui renferme déjà une partie de la réponse attendue et qui en fait n'aura servi qu'à lui permettre de montrer sa tronche coloniale. Il lui dit : "J'espère que c'est une grande fierté pour vous que l'Afrique se retrouve ici". La réponse du président Wade, qui pourtant a souvent le sens de la repartie, va au-delà de ses espérances : « Il s’agit de partager des moments passés avec la France. Nous sommes dans une continuité malgré les indépendances ». Pas moins !
Que Jean Claude Narcy ne connaisse pas les noms des chefs d'Etat africains, qu’il ne pige rien à la couleur des drapeaux des pays africains francophones, ce n'est pas le plus désolant. En tout cas, il ne peut pas rougir ou se voir blâmer pour une telle peccadille. L'important, c’est la couleur, c'est la saveur exotique que les chefs d'Etats africains présents apportent à la place des fêtes. Qu'ils soient dans leurs costumes taillés sur mesure comme le sont la majorité d'entre eux ou qu'ils soient comme le chef d'Etat Malien, Amadou Toumani Touré, drapé dans des boubous aux couleurs chatoyantes, chaque chef de l’Etat ainsi que les membres de sa délégation, apportent du sien à ce cocktail des nations et des peuples qu’a décidé de concocter le président Sarkozy pour les 50 ans des indépendances africaines. La couleur aussi, on la retrouve du coté des épouses des chefs d'Etat africains qui se sont mises sur leur dimanche pour encadrer Mme Bruni Sarkozy. Un parterre de premières dames que le président Sarkozy justement a tenu à aller personnellement passer en revue. Le relief, c’est aussi les anciens combattants octogénaires dont les multiples visages émaciés et les yeux rougis par les intempéries, finissent par sculpter un tableau bien pittoresque.
L'exotisme se trouvait aussi du coté des soldats de certains pays qui ont voulu adapter leurs tenues à l'environnement qui est le leur. Avec leur mise vestimentaire, ils reproduisaient jusqu’à la caricature l’accoutrement des armées coloniales. Il en est ainsi des troupes du Tchad, de la Mauritanie mais surtout du Mali qui ont arraché ce commentaire ému à Jean Claude Narcy : "Les soldats maliens qui d'ordinaire sont montés sur les chameaux. Mais il n'y a pas de chameaux ce matin sur les Champs Elysées à notre grand regret. Ma voisine l'a sérieusement regretté et en était au bord des larmes", révèle t-il. Il ya aussi les amazones du Benin, commandée par le colonel Aminatou. Une troupe uniquement constituée de femmes, montée à l’image de ce qu’était dans l’Afrique précoloniale l’armée des puissants empires de l’Afrique de l’Ouest. Parlant justement des Amazone, un général Français, tout ému, a pu dire qu'elles ne lui refuseraient rien.
Après s'être remis de leurs propres émotions, les commentateurs des télévisions françaises ont tenu à donner la parole aux officiels français afin qu'ils laissent eux aussi éclater leur émotion face à tant de couleurs africaines sur les champs Elysées. Roselyne Bachelot qui souhaite vite oublier l'expédition désastreuse de l'équipe de France en Afrique du Sud, trouve du réconfort dans l'exposition coloniale des Champs Elysées : "C'est une grande émotion que de voir défiler nos frères d'arme africains. Leurs présidents sont aussi là", se réjouit-elle. Laurent Wauquiez pense à son arrière grand père qui avait côtoyé des soldats africains : "çà me dit quelque chose de très profond qui est personnel. Mon arrière grand père avait fait la guerre de 14-18 avec des soldats africains", révèle t-il. Bertrand Delanoë, le Maire de Paris, en bon élu de gauche, pense au bon vieux temps du rayonnement de la colonisation : "Lorsque nous accueillons des peuples que nous avons autrefois dominé, à tort bien sûr, c'est un moment de célébration", dit-il. Parlant de ces mêmes soldats africains, le général Dary dit : « Je les ai vu défiler avec un immense plaisir et une grande émotion ». Même le président Sarkozy se perd en émotion : « J’étais très ému de voir les anciens combattants. On était tous émus » La première dame de France, Carla Bruni Sarkozy y va de sa petite partition d’émotion et on découvre en elle, une grande « africaine ». Complétant une réponse que le commentateur a mise dans sa bouche en disant qu’elle connaît bien l’Afrique qui lui tient à cœur, elle affirme : « C’est un continent que je connais bien. Il a une grande histoire et un grand futur avec la France ». Et, renforçant un clichés, elle continue : « Lorsque je suis allée en Afrique pour des missions humanitaires, j’ai trouvé de la souffrance mais aussi un grand dynamisme ». Pour avoir côtoyé, le temps du défilé, la première dame du Burkina Faso, Chantal Compaoré, Mme Sarkozy a gagné en sagesse africaine : « La première dame du Burkina Faso qui était à coté de moi, m’a dit que lorsqu’il pleuvait pendant une cérémonie, c’était un signe de chance », révèle t-elle. Pour rester dans le registre des clichés, voici ce que dit un officier commentant le défilé aérien : « Voici un avion très connu des Africains parce que c’est un avion qui participe aux opérations humanitaires ».
La dimension exposition coloniale de la parade des Champs Elysées, c’est lorsque le réalisateur fait des plans serrés sur les soldats africains et insiste sur leurs gueules du désert ou de la forêt équatoriale, sur leur regard vide et sur leur mine parfois hilare. Lorsqu’on revoit les photos de 1931, on n’en est pas très loin. En 1931, « les spectacles différents et plus exotiques les uns que les autres accueillaient jusqu’à 300 000 visiteurs par jour (…) De mai à novembre, l’exposition reçoit jusqu’à 8 millions de visiteurs et affiche 33 millions de tickets vendus ». Aujourd’hui, avec l’effet démultiplicateur de la télévision, par cérémonie des Champs Elysées peut être vue par au moins 100 à 150 millions de téléspectateur. Ainsi, l’impact sur le monde est garanti. . Les images de la parade des Champs Elysées feront le tour du monde. Et la France pourra y coller le commentaire qui l’arrange. Par exemple, dire que incapables de s’assumer, ses anciennes colonies sont revenues faire allégeance et mettre leur indépendance entre parenthèse. Ce qui veut théoriquement que l’empire colonial français renaît de ses cendres. A l’heure où le nouvel ordre mondial se met en place et où on appelle à la refonte de l’ONU, cela est une véritable aubaine pour une France qui, étranglée par la crise, risquait de voir son influence diminuer dans le monde.

Souveraineté rétrocédée
Faire défiler les armées africaines sur les Champs Elysées et faire poser les drapeaux de ces pays devant le président français, est, pour les chefs d'Etat qui l'ont accepté, une erreur historique de jugement qui risque remettre le compteur à zéro par rapport au décompte de l'indépendance africaine. En fait, l’indépendance n’est pas acquise le jour de sa proclamation. C’est plutôt le point de départ d’une longue conquête qui peut connaître des freins, des reculades et même des dégringolades. Ce qu’on vient de vivre sur les Champs Elysées est une dégringolade. Il faudra pour l’Afrique encore au moins un siècle et des centaines de Laurent Gbagbo – le seul chef d’Etat africain qui a eu la lucidité de repousser l’offre française – pour remonter la pente. Dans les manifestations marquant les 50 ans de leurs indépendances, les pays africaines pouvaient accepter – et encore ! – que la France les assiste dans la reconstitution de certains lieux de mémoire qui les valorise, notamment en ouvrant les archives, que la France finance les colloques, les publications des ouvrages mais ils ne devaient jamais accepter de venir défiler sur les Champs Elysées.
Nous étions sur les Champs Elysées dans l'ordre de la manipulation des symboles. La sémiologie et la sémiotique nous apprennent que « le symbole peut être un objet, une image, un mot écrit, un son ou une marque particulière qui représente quelque chose d’autre par association, ressemblance ou convention ». Sur les Champs Elysées, nous avons vu des militaires africains mêlés aux soldats français, faire des figures et autres démonstrations, bien malin celui qui dira à quoi cela renvoie. Et c'est Bernard Kouchner, le ministre français des affaires étrangères qui, sans le dévoiler, lève un pan de voile sur le mystère : "C'était un défilé de l'amitié, de l'histoire et de ses complications. Nous avions une dette envers nos anciennes colonies, il fallait la réparer. C'est fait aujourd'hui. Ces drapeaux qui se sont posés ensemble. Çà voulait dire quelque chose. Rien n'est simple", commente t-il. Allons donc savoir ce que cela veut dire, ces drapeaux qui se posent ensemble. Sachons déjà avec Bernard Kouchner que ce n’est pas simple.
Officiellement, le défilé du 14 juillet voulait faire honneur à 13 nations africaines, anciennes colonies françaises devenues indépendantes il y a 50 ans : « C’est le lien de sang que nous célébrons. Le lien né de la contribution des troupes africaines à la défense et à la libération de la France », souligne le président Sarkozy dans l’invitation qu’il a adressée à ses homologues( ?) africains. D’autres voix françaises viendront souligner le caractère généreux de cette invitation. Ainsi, pour le chef d’Etat major des armées françaises, « c’est la fraternité d’arme entre les nations qui nous ont fourni des hommes pour nos combats tout au long du 20e siècle et qui y ont laissé leurs vies ». Il se pourrait que les autorités françaises aient tout simplement voulu réparer une injustice dont avaient été victimes les soldats de la coloniale en 1944 lorsqu'ils avaient été écartés des rangs lors de la célébration de la libération de Paris sur les Champs Elysées.
Des arguments qui ne résistent pas à l’analyse dès qu’on s’intéresse de près à ce qui s’est réellement passé lors de la dernière guerre 39-45. Tout le monde sait que cette phase de l’histoire commune entre la France et ses anciennes colonies, parce qu’elle est faite de mensonges, d’ingratitude et d’humiliation, est un point noir que la France s’est toujours refusée à éclairer arguant de ce qu’il n’est pas question de tomber dans le repentance. Pendant cette guerre, l’armée française comprenait 65% de soldats venus des colonies. Et pourtant, à la libération, ils ont été tout simplement marginalisés.
En 1944, alors que la guerre tirait à sa fin et la victoire de la France assurée, le Général de Gaulle a éprouvé de la honte à se faire accompagner à Paris par les soldats coloniaux qu’il était allé chercher en Afrique et ailleurs. Alors, il a souhaité que la libération de Paris soit le fait des soldats français exclusivement. « Les alliés accèdent à sa demande et lui concoctent une deuxième division blindée 100% blanche, alors qu’à l’époque les 2/3 des troupes françaises sont composés des soldats originaires des colonies, notamment d’Afrique de l’Ouest ». En 1945 donc, c’est avec une troupe sans aucune teinture noire que le Général de Gaulle avait descendu les Champs Elysées, inaugurant ainsi le plus gros mensonge de l’histoire de la seconde guerre mondiale.
D’après les forumistes du site Rue89, « en faisant disparaître de la photo finale de la libération de paris 65% des acteurs de cette libération, De Gaulle voulait donner l’illusion à la population française qu’elle a été résistante et qu’elle ne doit sa libération qu’à elle-même. Un mythe résistancialiste qui devait lui servir pour le reste de sa carrière politique ». Mais c’était aussi pour cacher à la population française de souche les réalités du front et minimiser ainsi dans leurs têtes à l’avenir la dette que l’Afrique pourrait revendiquer vis-à-vis de a France. Il fallait garder l’image de la colonie à laquelle on donne tout et qui en retour ne nous apporte rien. Aujourd’hui encore, l’écrasante majorité de Français continuent d’avoir une interprétation totalement erronée de la coopération entre la France et ses anciennes colonies. Ils croient que la France va en Afrique pour se ruiner à assister ces peuples tarés qui refusent le développement. D’où le succès qu’a rencontré le livre de Axel Kabou (Et si l’Afrique refusait le développement) auprès des couches populaires françaises. Ils ne se doutent pas un seul instant que l’Afrique puisse tirer un quelconque profit de sa coopération avec l’Afrique.
Il fallait aussi corroborer même de façon inconsciente, l’idée de Hitler qui s’était montré très remonté contre la France, non pas parce qu’elle lui résiste mais parce qu’elle a décidé de mêler les indigènes à une guerre de civilisés. Pour lui, le mythe de la supériorité éternelle du Blanc sur le Noir pouvant en prendre un sacré coup. Et cela a d’ailleurs été le cas puisque c’est à partir de ce qu’ils avaient vu lors des deux guerres que les Africains ont pu revendiquer et obtenir leurs indépendances.
Alors, entre 1945 lorsqu’il avait été interdit aux troupes africaines de descendre les Champs Elysées et aujourd’hui où ils y deviennent l’attraction principale d’un défilé, qu’est ce qui a réellement changé ? On m’objectera qu’un 1994, les troupes allemandes ont défilé sur les Champs Elysées devant le président François Mitterrand et le Chancelier allemand Helmut Kohl. Mais les deux situations ne sont pas, du tout, comparables. Bien que l’Allemagne ait occupé la France pendant quelques années et est parvenue à soumettre le régime de Vichy, il n’y a jamais eu de relations de soumission et de colonisation consentantes et durables telles que celles qui ont unies la France à leurs colonies. L’Allemagne pouvait donc faire défiler ses troupes sur les Champs Elysées et repartir dans l’entièreté de sa souveraineté. Tel n’est pas le cas pour les pays africains dont le passé colonial avec la France constitue une sorte d’anguille sous roche. Et toute transaction entre les deux partenaires d’apparence sincère peut dissimuler un vrai marché de dupes.
Dans le marché qui s’est conclu sur les Champs Elysées, la France a gagné gros. Sans rien débourser, juste en jouant sur les formules, le président Nicolas Sarkozy a réussi à reconstituer une partie de l’empire colonial français, du moins symboliquement. Mais encore une fois, tout est dans le symbole. Comme en 1945, lorsqu’elle avait user de l’astuce de son empire colonial pour se hisser au rang de la puissance mondiale en obtenant un siège permanent au conseil de sécurité, de même aujourd’hui, au moment où se prépare une reconfiguration des puissances dans le monde avec l’émergence de certains pays, la France peut bien utiliser le symbole de la parade des Champs Elysées pour se maintenir dans le cercle restreint des puissances mondiales
Quant à l’Afrique, elle a perdu de long en large. Les chefs d’Etat africains ayant accepté de participer au marché de la place des Champs Elysées peuvent être fiers d’eux. D’un simple clic d’ordinateur et pour des broutilles, ils ont tiré un trait sur 50 ans de souveraineté déjà chancelante. En venant faire allégeance à la France, ils ont renoncé à jamais à couper le cordon ombilical pour conduire leurs pays vers les chemins du développement autonome et de la puissance multiforme. Dans la vie des nations et même des hommes, s’il y a quelque chose qu’on souhaite voir effacer des mémoires, c’est bien le moment où on a été dominé et opprimé par l’autre. C’est pour cela que le parricide existe. C’est pour çà aussi que vous ne verrez jamais les Etats-Unis, pourtant constitué des peuples qui avaient juste traversé l’atlantique, revenir en tant qu’Etat faire allégeance à la Reine d’Angleterre. C’est parce qu’ils ont coupé ce cordon ombilical là, notamment en coulant les bateau de la puissance colonisatrice anglaise, que les Etats-Unis sont devenus une puissance planétaire.
En acceptant de venir et faire parader leurs troupes sur les Champs Elysées, les chefs d’Etat africains ont cédé au sentimentalisme. C’est pour çà qu’on entend des mots comme fraternité d’arme, réparation. Des mots qui n’ont aucun sens dans les relations entre nations qui, comme on sait n’ont que des intérêts. Le Roi Abdallah d’Arabie Saoudite qui avait accepté l’invitation du président Sarkozy à participer à ce défilé s’est ravisé à la dernière minute lorsqu’il s’est rendu compte qu’en fait en France, on fête le 14 juillet, la chute de la monarchie. Il a alors compris qu’un tel symbole, décrypté par ses sujets aurait pu être fatal pour lui. Au contraire de la France qui avait tout à gagner dans la présence de la plus grande monarchie du golfe. Le Roi Abdallah a lu dans les symboles et a évité le piège. Ce que n’ont pas pu faire les chefs d’Etat africains. J’attends de voir dans deux ans, quel sera l’attitude du président de l’Algérie lorsque ce sera à son tour de fêter les 50 ans de son indépendance. Je doute fort qu’il viendra ainsi s’incliner devant le président français.
En Afrique subsaharienne pourtant, les experts qui écument les palais présidentiels et conseillent les princes devraient le savoir, et ils le savent d’ailleurs, que chaque Etat aspire à la puissance à l’intérieur et à l’influence à l’extérieur. C’est la conjonction des deux qui confère la puissance planétaire. Et on ne peut le faire qu’en affirmant à chaque minute son indépendance et sa suffisance, vis-à-vis de toutes les autres forces, de toutes les autres puissances. Lorsqu’elles sont frappées de catastrophe aujourd’hui, les nations émergentes comme la Chine ou le Brésil repoussent systématiquement les offres d’aide que veulent leur apporter les nations dites puissantes. Elles le font parce qu’elles savent que c’est par là qu’on perd son indépendance et qu’on se voit barrer la voie à la puissance. On a créé un imaginaire mondial d’une Afrique réceptacle de toutes les aides, de tous les convois humanitaires. Et c’est comme çà que sa souveraineté et sa dignité sont vampirisées. Et pourtant l’Afrique n’est pas que des clichés conçus pour la maintenir au stade d’infériorité. L’Afrique du Sud vient d’organiser une coupe du monde qui a fait un pied de nez à tous les clichés sur l’insécurité et la séropositivité. Les médias ont eu le courage de dire qu’aucun touriste n’a été sérieusement agressé en Afrique du sud. J’attends qu’ils nous produisent le bilan de ceux qui se sont contaminés ou non au virus du Sida.

Par Etienne de Tayo
Promoteur « Afrique Intègre »
Auteur de l’ouvrage : « Pour la dignité de l’Afrique, laissez-nous crever »
www.edetayo.blogspot.com
[1] Benin, Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad, Togo