vendredi 16 octobre 2009

JEAN PING : PRESIDENT DE LA COMMISSION DE L'UNION AFRICAINE : "Nos relations avec l'Europe sont à privilégier mais ne peuvent être exclusives"

Le président de la commission de l'union africaine était à Paris pour présenter son dernier ouvrage qui est une véritable ode à l'afro-optimisme. Nous l'avons rencontré et il a accepter d'expliciter pour nous les idées contenues dans cet opuscule afin que demain, l'Afrique brille de mille feux.


Monsieur le Président, vous venez de publier un ouvrage au titre évocateur : "Et l'Afrique brillera de mille feux". Est-ce une réponse à l'afropessimisme?

Jean Ping : Absolument. Les afro-pessismistes regardaient l'Afrique comme un problème. Aujourd'hui, nous disons clairement avec d'autres que l'Afrique n'est pas un problème mais une opportunité. Ceci parce que l'Afrique compte aujourd'hui un milliard d'habitants. Ce chiffre sera porté en 2020 à 1 milliard et demi, c'est-à-dire la population de la Chine. L'Afrique est donc la troisième puissance démographique du monde, un vaste marché en gestation, une puissance qui est assimilable à la Chine et à l'Inde. Autre atout : l'Afrique est un immense réservoir des matières premières, le plus grand du monde aujourd'hui, ce qui explique le fait que tous les pays accourent vers l'Afrique. D'un point de vue de la superficie, l'Afrique, c'est 10 fois l'Europe, c'est 10 fois l'Inde, c'est 4 fois la Chine, c'est 4 fois les Etats-Unis.

Ne pensez-vous pas qu'il aurait fallu un point d'exclamation à la fin du titre de votre ouvrage?

Jean Ping : Tout à fait. Je disais tout à l'heure qu'il ne faut pas croire qu'il y a des peuples qui sont condamnés à vivre éternellement dans la misère et les autres qui sont destinés à vivre dans l'opulence. Il n'y a pas si longtemps, la misère était assimilée à l'Inde, la famine était assimilée à la Chine. Aujourd'hui, ces pays ont réduit leur pauvreté au point de devenir des pays émergents. Donc, il n'y a pas de raison que ce qui est arrivé à ces pays là ne puisse pas aussi nous arriver, à nous autres Africains. Il suffit que nous puissions prendre notre propre destin en main et qu'on nous laisse une marge de manœuvre pour travailler et non pas toujours nous dicter ce que nous devons faire comme on le dicterait aux enfants.

Est-ce qu'il vous a fallu un courage particulier pour écrire un livre de cette trame?

Jean Ping : Un courage particulier, non. Je pense qu'il ne plaira pas à tout le monde, c'est tout à fait normal. Mais à ceux là, je dis qu'il faut qu'ils lisent sérieusement et qu'ils se demandent s'il n'y a pas quand même des éléments de vérité dans ce que je dis.

Aujourd'hui, pour l'Afrique, on a la chance d'avoir le ministère de la parole et le ministère de l'action réunis en une seule personne qui se trouve être le président de la commission de l'Union africaine. Est-ce que vous en prenez conscience?

Jean Ping : Vous-même avez noté que j'ai une longue expérience et je relate dans ce livre beaucoup d'anecdotes. Ce sont des choses que je connais, que j'ai vécues et je le dis. Mais je pense aussi que nous devons bénéficier de la réflexion des autres pour engager la nôtre, les expériences des autres pour s'en inspirer, pas pour copier.

Est-ce qu'on peut, parlant de votre ouvrage, dire qu'il s'agit d'un discours de rupture?

Jean Ping : Dans une certaine mesure, oui, parce que vous voyez vous-même que dans la première partie de l'ouvrage, j'ai relaté des phases : il y a un temps où notre souveraineté était limitée. L'accent était mis sur la sécurité. Et puis, dans une deuxième phase nous avons observé une rupture, les pays s'émancipaient, voulaient prendre en main leur propre destin et ont commencé à s'ouvrir au reste du monde. Puis la mondialisation nous a ramené en arrière. Il faut aujourd'hui nous laisser une marge de manœuvre afin de nous permettre de nous insérer de façon optimale dans la mondialisation.

En quatrième de couverture de votre ouvrage, vous posez cette question fondamentale : "N'y a-t-il pas d'autres stratégies fondées sur des avantages réciproques, sans grossières ingérences extérieures, sans conditionnalités impossibles, sans préalables et sans menaces de sanctions : la carottes sans le bâton?". Pouvez-vous mieux expliciter cette phrase?

Jean Ping :
çà veut dire tout simplement qu'on nous a pris comme à l'époque coloniale où on disait que les Africains étaient des primitifs qu'il faut conduire vers la civilisation. On a le sentiment qu'on veut continuer dans cette lancée. Jusqu'à quand cela doit-il continuer? Il faut que les "parents", si parents il y a, qui ont guidé nos pas puissent nous considérer maintenant comme des gens majeurs capables de prendre leur destin en main. C'est ce que le président Obama a dit à Accra lorsqu'il a demandé à l'Afrique de prendre en main son destin.

L'Afrique a toujours évolué sous le modèle occidental du développement. On a l'impression que ce modèle est sérieusement concurrencé par les modèles des pays émergents notamment la Chine. Il y a un discours qui tend à mettre l'Afrique en garde contre la Chine parce que dit ce discours, la Chine s'offre l'Afrique. Quelle est votre opinion sur ce débat là?

Jean Ping : Nous sommes les voisins de l'Europe. Nous ne sommes séparés de ce continent que par une quinzaine de kilomètres au niveau du détroit de Gibraltar. Nous avons donc avec l'Europe des liens géographiques. Nous avons aussi avec l'Europe des liens historiques. L'Europe nous a colonisé et nous avons cet héritage commun avec des choses bonnes et des moins bonnes. Nous avons aussi un lien culturel puisque nous parlons des langues européennes. Nos relations avec l'Europe sont des relations naturelles. Ces relations doivent être privilégiées mais ces relations ne peuvent pas être exclusives. Ce n'est pas possible puisque l'Europe traite avec ces pays là : l'Union européenne a établi avec la Chine un partenariat stratégique, les Etats-Unis viennent de le dire par la voix de Barack Obama. Ce qui est bon pour les autres ne peut pas être mauvais pour nous. Il faut donc que nous puissions aussi avoir des relations de partenariat avec ces pays là basées sur les intérêts réciproques.

Que doit faire l'Afrique pour tirer profit de ce partenariat gagnant gagnant que propose la Chine?

Jean Ping : C'est à nous de déterminer ce partenariat. La Chine n'est pas un pays qui peut nous imposer ses vues, ni les conditionnalités. Nous devons accepter ce qui est bon pour nous et refuser ce qui n'est pas bon pour nous. Et je crois que nous sommes assez grand pour faire ce discernement.


Propos recueillis à Paris par Etienne de Tayo

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