jeudi 25 octobre 2007

NON, WATSON NE PEUT PAS AVOIR RAISON... MÊME SI CELA ETAIT VRAI



J'ai lu avec une attention soutenue l'analyse du chroniqueur Xavier Messè publié dans l'édition du quotidien "Mutations" du 24octobre 2007et intitulé : "Et si Watson avait raison?". J'ai apprécié ce coup de gueule d'un aîné de la profession. Et pour avoir moi-même publié un ouvrage qui est un coup de gueule [Pour la Dignité de l'Afrique, laissez-nous crever, Menaibuc 2006], j'ai compris ce qu'il pouvait ressentir en laissant couler l'encre, que dire, le fiel de son stylo sur une feuille ou en pianotant sur un clavier d'ordinateur : la rage.
Lorsque Xavier Messe délivre le coup de gueule, c'est qu'il s'est posé la question que toute personne étant parvenue à la phase presque achevée de la prise de conscience se pose : "Mais ces Noirs! Comment se fait-il que dans un monde où les blancs, les jaunes, les rouges ont réussi à tirer leur épingle du jeu, ils continuent à stagner et même à s'enfoncer".
Quand on se pose cette question salvatrice, la première réaction c'est de faire jouer l'adage qui voudrait que "qui aime bien châtie bien". D’où le propos assez trempé et même iconoclaste. Après avoir posé cette question, on court aussi le risque de tomber dans l'autoflagellation et même la haine de soi. Et du coup, surtout pour le cas Watson, on se trouve en train de jouer le jeu des autres, c'est-à-dire les tenants du discours raciste européocentriste.
Quel est même le problème? Le problème est celui de James Watson, un médecin généticien, prix Nobel de médecine 1962 parce que codécouvreur de l'ADN. Dans un entretien accordé à Charlotte Hunt Grubbe, une de ses parente, pour le journal "The Sunday Times", il a tenu ces propos à la fois incohérents et contradictoires : "Toutes nos politiques d'aide (à l'Afrique) sont fondées sur le fait que leur (Africains) intelligence est la même que la nôtre" (…) "Les gens qui ont des employés noirs découvrent que ce n'est pas vrai" (…) "Beaucoup de gens de couleur (désignation des Noirs) sont très talentueux. Mais ne leur donnez pas une promotion quand ils n'ont fait leur preuve au niveau inférieur". Ce sont donc ces propos qui ont inspiré le titre accrocheur suivant dans "The Sunday Times" et repris par "The Independant" : "Les Africains sont moins intelligents que les occidentaux"
En fait, Watson qui a quand même 79 ans – et qui est père d'un enfant atteint de retard mental - n'a presque rien dit si ce n'est de la provocation gratuite. Il est d'ailleurs un récidiviste en la matière. On peut d'ailleurs constater qu'il se contredit. Et pourtant ces propos ont fait le tour du monde. On ne saura jamais qui de lui ou de la journaliste a voulu faire le coup médiatique. Je sais qu'à l'âge de Watson, certaines personnes, atteintes de sénilité, deviennent capricieuses et veulent qu'on parle d'elles. Est-ce le cas de Watson? Il fallait donc éviter le piège.
Bien que choqué par cette polémique, je n'avais pas voulu intervenir, pour ne pas faire la publicité à une déclaration que je considérais comme le champ de cygne d'un vieux sénile qui est en train de partir. Voici ce que j'écrivais dans un forum sur Internet lorsque un des membres du réseau de réagir aux propos de Watson :
"Je pense que diffuser des lectures comme celles-ci et surtout prendre la responsabilité de demander aux autres de les diffuser largement c'est être complice de ceux qui les ont créées. Cette posture du Noir qui veut prouver "qu'il est" est tout simplement regrettable. Pour moi le Noir n'a rien à prouver et ignorer les écrits comme celle-ci est une attitude sage. "Chers frères et soeurs, prouvons leur que ce qu'ils disent est faux". Où prendrons-nous ce temps pour prouver ce qui sinon sur le temps qui devait nous servir à s'affirmer et à progresser. Je crois qu'il faut aux modérateurs du redid beaucoup plus de vigilance. Sinon, certaines personnes, par naïveté ou par complicité continueront à perdre le temps aux Noirs. Vous ne voyez pas qu'il y en a un peu trop de synchronisation dans cette entreprise pernicieuse pour les Noirs (africains surtout)? Après le discours de Dakar, c'est le généticien américain James Watson qui dit que les Noirs sont moins intelligents que les Blancs, maintenant ce sont les Noirs qui ne lisent pas et on demande aux Noirs de réagir pour prouver qu'ils lisent. C'est ridicule. Wole Soyinka l'avait dit : "Un tigre n'est pas là pour prouver sa tigritude. Il attrape sa proie et la mange". Et ceux qui ne l'avaient pas compris sauront alors qu'un tigre est passé par là". Mais voilà que Xavier Messè m'oblige à changer d'avis.


LA TRAHISON SENGHORIENNE


D'entrée de jeu, Xavier Messè tente de faire passer la pilule de Léopold Sédar Senghor, "un Noir très occidentalisé" qui déclara que : "L'émotion est nègre et la raison hellène". Il trouve d'ailleurs qu'à l'époque Senghor avait presque fait l'unanimité puisqu'il affirme dans son article que : "Seul son compatriote Cheikh Anta Diop tenta de démontrer sans trop convaincre le contraire des affirmations de Senghor".
Ce qu'il faut dire ici, c'est que Senghor fait partie de la race des Noirs qui se sont laissés éblouir par la brillance de la civilisation occidentale. Ce qui est compréhensible parce que, lorsqu'on arrive en Occident, si on n'est pas psychologique fort ou qu'on ait appris à relativiser les choses, on tombe en extase devant les acquis du matérialisme occidental. Senghor a donc voulu trouver une explication à cela et il a donc trouvé cette grossièreté scientifique. C'est une grossièreté parce qu'elle n'a jamais été démontrée scientifiquement. Senghor a pu dire que le Noir n'était qu'émotion et le blanc que raison. Or, ce n'est pas vrai. On ne peut être seulement émotion ou seulement raison. On est toujours les deux à la fois. Et ce n'est qu'une question de dosage ou une question de priorité.
Il se trouverait que face à un problème, peut-être du fait de sa proximité avec la nature, peut-être à cause du mode d'organisation fondé sur le relationnel et la familiarité, le nègre fasse passer l'émotion avant la raison. De même, face à un problème, le blanc, qui a depuis dépassé les formes originelles des relations humaines fait passer la raison avant l'émotion. Il faut prendre des exemples simples pour le comprendre : Lorsque vous êtes demandeur d'emploi et que vous vous pointé chez un patron européen, il regarde ses capacités d'embauche et vous répond sèchement et de façon mécanique qu'il ne peut pas vous embaucher. Mais si vous étiez en Afrique et que vous alliez chez un patron Noir qui lui aussi ne peut pas vous embaucher, il prendra quand même quelques minutes pour partager votre peine : "Ouais, j'ai vu que vous aviez une femme et des enfants, comment vous allez faire alors?", vous dira t-il. Un autre exemple : En France, si un employé s'absente à son travail pour deux jours et revient le troisième jour annoncer que son enfant était malade et qu'il vient de décéder, on l'invitera à passer chez le DRH pour son solde de tout compte, c'est-à-dire le licenciement. En Afrique, une personne revient dans les mêmes conditions, son patron l'écoutera, compatira avec lui et peut-être même ira l'aider à enterrer son fils. Il ne sera certainement pas licencié. Voilà l'observation que Senghor a voulu maladroitement théoriser.
Si les affirmations de Senghor ont eu l'écho qu'elles ont eu, c'est parce qu'elles mettaient de l'eau au moulin de la pensée raciste européocentriste qui tendaient à faire du nègre, un être inférieur. Il faut dire qu'à la même époque des théoriciens du racisme comme Gobineau, Renan, Hegel, Tempels avaient le vent en poupe. Il fallait justifier la colonisation et toutes les autres formes d'asservissement qui étaient dirigées vers les Noirs.
Prenons un autre cas de la haine de soi pour expliquer cet état de fait. Le livre de Gaston Kelman intitulé : "Je suis Noir et je n'aime pas le manioc" [Ed. Max Milo, 192p]. Pourquoi ce livre a eu beaucoup de succès en France auprès des lecteurs français? Tout simplement parce qu'il rejoignait les thèses assimilatoire du mode d'intégration à la française. Cette thèse veut que pour être français, il faudrait abandonner toutes les "cochonneries" alimentaires de chez soi pour épouser la mode gastronomique française. Quand on est Français, on aime la baguette et le fromage. On ne peut pas être Français et manger les bâtons de manioc ou les "mitoumba" et la pâte d'arachide (Namewondo) ou encore le mets de pistache. Gaston Kelman qui est un Bourguignon et Noir a donc porté ce message autoflagellatoire mais très porteur justement parce qu'il est Noir. La haine de soi, comme l'explique Ferdinand Ezembe, pousse celui qui l'use à "blâmer la victime et à comprendre le bourreau".
Plus tard, lorsque Axel Kabou écrit son ouvrage intitulé : "Et si l'Afrique refusait le développement" [Harmattan, 1991, 208p], il connaît lui aussi un très grand succès en France et même au-delà. Dans cet ouvrage, elle tente de démontrer que les mentalités africaines sont incompatibles avec l'idée du développement. C'est une approche qui n'est pas très loin de celle génétique de Watson. Et si elle rencontre le succès, c'est parce qu'il y a en France une pensée néocoloniale qui tente depuis de démontrer l'incapacité presque congénitale de l'Africain à s'assumer. Ceci toujours dans la perspective d'une recolonisation. Dans la vie, il faut faire attention de ne pas jouer le jeu des intérêts qu'on ne maîtrise pas.
La haine de soi dont il est question ici peut prendre des contours parfois dramatique. C'est le cas d'un couple d'Africains qui croyaient avoir réussi leur intégration en France en se décapant, aussi bien la femme que l'homme. Et lorsqu'ils se regardaient dans le miroir, ils n'avaient plus rien de Noir sur eux, à part bien sûr les cheveux qu'ils pouvaient toujours teindre en gris. Tout allait donc bien jusqu'à ce qu'ils aient un enfant. Et en prenant de l'âge, l'enfant a épousé la couleur originelle de ses parents. C'est ainsi que les deux parents ont commencé à détester leur enfant considéré comme le mouton noir de la famille, celui par qui les malheurs peuvent entrer dans la famille. L'histoire ne dit pas ce qu'ils avaient finalement fait de leur enfant, mais le drame était déjà là.

ANTA DIOP – SENGHOR : LE JOUR ET LA NUIT

S'agissant de Cheikh Anta Diop, il faut tout de suite affirmer qu'il n'a jamais tenté de démontrer quoi que ce soit sur les affirmations de Senghor, les deux n'évoluant pas sur le même registre. Il a plutôt agi dans le domaine de l'historiographie dont il a tenté de changer le paradigme d'observation et d'explication. Il l'a fait avec un succès certain. C'est une œuvre qui demande à être complétée. Contrairement aux autres dont Xavier Messè, qui veulent faire commencer l'histoire du monde au siècle des lumières ou à celui de la Renaissance – c'est-à-dire au moment où l'Europe prenait son envol et soumettait les autres peuples à l'esclavage – Cheikh Anta Diop remonte le cour de l'histoire pour se retrouver à l'Egypte pharaonique, là où les plus grands philosophes grecs sont venus s'abreuver du savoir des prêtres égyptiens.
Pourquoi je trouve que Watson n'a pas raison? Tout simplement parce qu'il n'est pas la personne indiquée, n'appartenant pas au groupe qu'il stigmatise. Il n'est pas la bonne personne pour sonner le tocsin. J'ai envie de lui dire : De quoi je me mêle? Puisqu'il n'est pas Africain, puisqu'il n'est pas Noir et qu'il ne le sera plus jamais, le coup de gueule de Watson, même s'il est sincère, produit automatiquement l'effet contraire à l'objectif qu'il veut atteindre. Au lieu de sortir le Noir de sa torpeur comme il pourrait le penser, son coup de gueule va le heurter, le blesser et l'humilier. Il risque le condamner dans une posture fataliste et finalement corvéable.
Lorsqu'on s'adresse aux membres d'un groupe auquel on n'appartient pas en des termes dégradants, on ne peut pas échapper à l'accusation de racisme. Mais si vous adressez les mêmes propos aux membres de votre groupe, vous serez au pire taxé de traîtrise ou de conduites autoflagellatoires. Au mieux, on parlera d'un amour mal exprimé. C'est un linge sale que vous lavez en public. Le reproche à vous faire sera de la laver en famille la prochaine fois. Donc, pour parler des Noirs en des termes dégradants, il faut que Watson attende mourir et se réincarner dans un corps de Noir pour enfin faire la leçon à ses frères.
Je trouve aussi que Watson n'a pas raison parce que le prétendu retard du nègre n'a rien de scientifique, ni de génétique. Or, c'est ce que Watson a tenté de démontrer avec toute l'autorité scientifique que lui offre son titre de prix Nobel de médecine. Watson est de mauvaise foi parce qu'on ne peut pas arriver à ce niveau et continuer à tirer les conclusions dès les prémisses. Schématiquement, voici ce qu'il démontre : Tous les 5 Noirs recrutés dans une entreprise ont été incapables de faire un travail pourtant très simple. Les 5 blancs recrutés à la suite l'ont fait avec une facilité inégalable. Alors, on déduit : Les Noirs sont moins intelligents que les blancs. Dans quelle population statistique? Quel échantillon? Avec quels instruments de mesure ou d'analyse? Voilà des questions incontournables qui se posent à Watson en tant qu'intellectuel. C'est d'ailleurs le minimum, s'agissant d'un sujet aussi sensible que la génétique.

A CHACUN SON RYTHME

Mais revenons dans le texte de Xavier Messè et prenons le passage où il part le du siècle de lumières pour voir comment lui aussi s'extasie devant les découvertes de cette période. Mais pourquoi, il s'arrête aux lumières alors que l'histoire nous apprend que 6000 ans avant JC, une civilisation tout éblouissante s'était construite sur les bords du Nil. Qu'est-il arrivé à cette civilisation? Et à cette époque, où étaient les ancêtres de ceux qui vont faire le siècle des lumières? Tout simplement pour dire que lorsqu'on aborde ces problèmes sans relativiser, on tombe fatalement dans des excès ou on pèche par naïveté. Malheureusement, la vie de l'homme est si brève pour observer et expliquer certains phénomènes. Mais ce n'est pas l'objet du débat.
Convenons avec Xavier Messè que le siècle des lumières est le siècle fondateur de la civilisation vers laquelle nous tendons tous aujourd'hui. Mais ce siècle ne tombe pas du ciel. Il est l'œuvre d'un peuple qui a souffert jusqu'à la putréfaction. Avant les lumières, ce peuple européen "connut la peste qui décima plus d'un tiers de sa population. Il connut la guerre de 100 ans et plusieurs autres calamités".
S'il y a eu éclosion culturelle et ensuite la révolution industrielle, c'est parce que les peuples se sont battus contre les philosophes obscurantistes et qu'ils ont réussi à mettre la raison au dessus de toutes les formes de pensée. Il fallait se battre contre l'église. Il fallait affronter la terreur des monarchies tout aussi obscurantistes.
Aujourd'hui, l'Afrique fait son petit bonheur de chemin sur la route de l'évolution et du développement. Elle le fait à son rythme, trop lent selon certains. Mais dont les avancées sont perceptibles. Elle le fera selon la voie qu'elle s'est librement donnée. Elle le fera selon son rythme. Elle ne suit personne. Elle ne cherche à rattraper personne. J'ai l'habitude de dire que, lorsqu'on ne va pas au même endroit, lorsqu'on n'est pas attendu à la même heure, on n'est pas obligé d'aller au même rythme. L'Afrique ne demande à personne de s'apitoyer sur son sort surtout pas aux non Africains. Parce que j'ai encore une fois de plus envie de leur demander : De quoi je me mêle?
Fermer les yeux sur les avancées de l'Afrique aujourd'hui sur la voie de son développement est un gros piège dans lequel beaucoup de personnes tombent chaque jour par naïveté. Or, ce discours n'est pas gratuit. Il vise à décourager chez l'Africain toute tentative de se prendre en main. Il vise à l'infantiliser en disant ceci : Puisque vous avez des tares génétiques ne vous permettant pas de vous prendre en main, puisque vous traînez avec vous la malédiction de Cham, laissez donc qu'on vous recolonise, qu'on vous "esclavagise" puisque c'est votre destin. C'est l'objectif de tous les discours catastrophistes sur l'Afrique et de tous les grossiers clichés constamment véhiculés. On veut faire croire que les Africains souffrent plus qu'aucun autre peuple sur la terre n'a jamais souffert. Je ne veux pas insulter ceux qui souffrent, mais reconnaissons que pour arriver aux lumières comme l'affirme Xavier Messè en se laissant éblouir, les occidentaux ont souffert. Pour ne pas remonter trop loin, ils ont connu les barbares, ils ont connu l'autodafé, ils ont connu des rois parfois sanguinaires, ils ont affronté le froid, ils ont connu des guerres qui ont duré parfois cent ans. Et pourtant, ils se sont relevés. Mais quand il s'agit de l'Afrique, on crie à la fatalité et à la malédiction.
L'Afrique connaît un certain nombre de problèmes d'organisation. Elle connaît des problèmes de dictature qui sont aujourd'hui localisés dans un certain nombre de foyer. La responsabilité incombe aux peuples de se libérer. Lorsqu'il l'aura fait, la Renaissance africaine s'imposera d'elle-même. Et la prospérité sera au rendez-vous. Çà, les autres, c'est-à-dire ceux qui sont très prompt à parler de la malédiction africaine le savent très bien. Ils savent que l'Afrique possède l'atout majeur qui est l'attraction quasi magique qu'elle exerce sur ses fils éparpillés sur tous les continents. Ces fils qui aujourd'hui, n'en déplaise à Watson maîtrisent la science dans toutes ses coutures. Mais ceux qui ne le savent pas, continuent de se morfondre, de raser les mûrs, de se haïr et pire, de tuer les mythes africains.

LE CRIME

J'ai eu vraiment un frisson lorsque j'ai lu ce passage du texte de Xavier Messè dans lequel il se permet d'entasser tout ce que l'Afrique a comme mythe humain avant d'y mettre le feu. Ce faisant, il commet un crime irréparable parce que, si les Africains sont ce qu'ils sont aujourd'hui, c'est qu'au cours de l'esclavage et autres périodes d'oppression, leurs mythes avaient été détruits, les privant de repères. Il y a quelques jours, le Président Nicolas Sarkozy a demandé de lire dans toutes les écoles françaises, la lettre d'un jeune résistant communiste Guy Môquet, fusillé par les nazis. C'est ce qu'on appelle entretenir les mythes. Mais les mythes africains, voici ce qu'en fait Xavier Messè :
" Qu’il s’agisse de E.Blyden, de William Willberforce, de W.E.Dubois, de Sylvester- Williams, de George Padmore, de Frantz Fanon, d’Aimé Césaire, ces Noirs des Antilles ou des Etats-Unis; qu’il s’agisse de Kwa me Nkrumah, de Wallace Johnson, de Jomo Kenyatta, de Nnamdi Azikwe dans le continent, toute cette pléiade de penseurs noirs ont passé le clair de leur temps à pleurnicher, à dénoncer l’oppression. Cette rengaine plusieurs fois centenaire est devenue une tradition, voire une espèce de culture. Elle a maintenu le Noir dans une posture que Nietzsche appelle la "perspective de la grenouille", c’est à dire une perspective des gens opprimés pendant des siècles. Ils regardent de bas en haut".
Non Xavier, ce n'est pas juste! Lorsque je vois dans le bûché que tu as dressé, des sommités comme Aimé Césaire, Frantz Fanon, Kwame Nkrumah, en train de brûler parce que, selon toi, "ils ont passé leur temps à pleurnicher", je mesure la profondeur de l'injustice et peut-être de la trahison. Il faut lire Aimé Césaire dans "Discours sur le colonialisme" [Présence africaine, 1955, 60p] il ne pleurniche pas. Il attaque. Il monte au front et il assène des coups. Voici ce que dit Césaire dès les premières lignes de son ouvrage fondateur :
"Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Le fait que la civilisation dite "européenne", la civilisation occidentale, telle que l'ont façonné deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial; que, déféré à la barre de la "raison" comme à la barre de la "conscience", cette Europe là est impuissante à se justifier; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d'autant plus odieuse qu'elle a de moins en moins chance de tromper. L'Europe est indéfendable"
Quand on pleurniche, on ne peut pas parler avec une telle flamboyance. Aimé Césaire est même prophétique. Il suffit juste d'écouter le discours actuel sur l'environnement et le développement durable. Il faut relire les discours de Kwame Nkrumah Osagyefo pour en déceler aussi la dimension prophétique lorsqu'il parle de l'unité africaine et du panafricanisme. Il faut lire Frantz Fanon [Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952, 188p] dont les textes sont plus subtils et même plus ironiques mais qui recèlent la même dimension offensive.
Pour ce qui est du retard de l'Afrique et ses causes, je conseille à Xavier Messe la lecture de la post colonie de Achille Mbembé [Mbembe, Achille. – De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Paris, Karthala, 2000, 293 p]. Il peut même déjà lire une article de Patrice Ondoua paru dans la même édition de "Mutations" : "Comprendre la faillite de l'Etat post colonial". Comme çà au moins, il cessera de se détester en tant que Noir et surtout cessera t-il de blâmer la victime et d'encenser la victime. Et enfin, pour accéder à la liste des inventions réalisés par les Noirs – au moins pour ne plus être complexé – je recommande à Xavier Messè le lien suivant : http://www.africamaat.com/article.php3?id_article=55. Il pourrait d'ailleurs le retrouver sur tous les sites sérieux qui parlent de l'Afrique.

Par Etienne de Tayo
Journaliste
Promoteur de "Afrique Intègre"
Blog : http://www.edetayo.blogspot.com/

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samedi 13 octobre 2007

CAMEROUN : LA SUCCESSION DE PAUL BIYA EN QUESTIONS





D'une succesion à l'autre, on peut assister à des événements parfaitement similaires comme on peut vivre des faits nouveaux. Pour n'avaoir pas liquidé la succession de son prédecesseur, Paul Biya cours le risque de voir la sienne propre sérieusement hypothéquée. Quand les héritiers d'Ahmadou Ahidjo hypothèquent la succession de Paul Biya!



En janvier 1947, Ahmadou Babatoura Ahidjo est élu à l'Assemblée représentative du Cameroun (ARCAM), au compte de la circonscription Benoué et au terme d'un second tour de l'élection dont le premier tour s'est tenu le 22 décembre 1946. Homme plutôt effacé et même timide, il gravira pourtant tous les échelons de la vie politique camerounaise jusqu'à la magistrature suprême : Président de l'Assemblée territoriale en 1957, Premier ministre en 1958, Président de la République en 1960. Il démissionne en 1982 en prenant tout le monde de court et en laissant de nombreux orphelins politiques. On gardera de lui, la grandiloquence du ton de ses discours et la main de fer avec laquelle il enserra le Cameroun et les Camerounais, une fois qu'il était sûr de tenir la réalité du pouvoir : "Je suis un homme… Je suis un homme pragmatique qui hait le dogmatisme" disait-il au cours d'une interview.
Le 22 juillet 2007, Mohamadou Badjika Ahidjo, fils aîné de l'ancien président camerounais, est élu député de la circonscription de Garoua Ouest à l'Assemblée nationale du Cameroun. La liste des municipales qu'il conduisait à Benoué II a aussi été victorieuse. Et c'est désormais son épouse, Oumoul Koultchoumi Ahidjo qui préside aux destinées de cette commune. C'est donc un vrai triomphe pour ce rejeton d'Ahmadou Babatoura Ahidjo qui, soixante ans après lui, entame lui aussi son parcours. Et que répond t-il lorsqu'on l'interroge sur cet entame triomphale : "Je veux juste avoir l'expérience parlementaire. Il faut se frotter à toutes les réalités, surtout en matière politique (…) Mon père a eu un parcours singulier (…) Demain, je serai peut-être quelqu'un d'autre. Et si le destin me conduit sur les pas de mon père, je ne pourrais que me réjouir". Appréciez la réserve dans le propos et une certaine modestie du ton : du Ahidjo tout craché.
Si l'on se laisse tenter par la théorie du préétabli qui voudrait que les élections au Cameroun relèvent d'une pure mascarade, les résultats étant connus d'avance du pouvoir qui aurait la possibilité de faire élire député qui il veut, même au sein des partis d'opposition. Une théorie, malheureusement très répandue chez les Camerounais surtout de la diaspora. Cette théorie, je ne la partage bien évidemment pas à cause de sa valeur annihilante qui finit par conduire au renoncement. Et le résultat justement c'est le très fort taux d'abstention observé lors des dernières élections législatives partielles où certaines sources avancent des chiffres d'abstention avoisinant les 80%.
Alors, si on se laisse tenter, disais-je, par cette théorie, on dirait que l'arrivée de Mohamadou Badjika Ahidjo à l'Assemblée nationale - après une dizaine d'années passées à la tête du conseil municipal de Garoua - parce que voulu par le pouvoir, n'est pas du tout un fait banal. Ceci, en raison du fait qu'il est le fils et finalement l'héritier d'Ahmadou Babatoura Ahidjo qui, selon la version largement répandue, offrit gracieusement le pouvoir à Paul Biya. Il faut prendre en compte ici, l'opinion de ceux qui pensent qu'au fonds de lui-même, Paul Biya sait qu'il doit une dette colossale à Ahmadou Ahidjo et qu'un jour ou l'autre il cherchera à l'effacer avant qu'ils ne se rencontrent là bas où vont toujours les Hommes.
Maintenant que l'héritier biologique et naturel d'Ahmadou Ahidjo, et non point seulement héritier politique comme les autres, vient d'investir la capitale Yaoundé comme son père il y a 60 ans. Ceci, au moment où des groupes aux dénominations de "G" quelque chose, ou tout simplement des réseaux plus ou moins brumeux s'activent à Yaoundé pour succéder, à l'échéance 2011, à Paul Biya, lui-même successeur constitutionnel d'Ahidjo. Au moment où un nouveau locataire plutôt déménageur et gaulliste pur sang vient de s'installer à l'Elysée. A quelques jours de la première rencontre entre le Président Français Nicolas Sarkozy et Camerounais Paul Biya.
N'est-il pas temps de jeter un regard rétrospectif sur les deux dernières transitions politiques au Cameroun. D'abord pour donner un éclairage aux prétendants à la magistrature suprême d'aujourd'hui et ensuite comprendre enfin les ressorts de la saga des héritiers d'Ahidjo qui a si souvent rythmé la marche du Cameroun depuis 1958. Je préfère parler des héritiers d'Ahidjo parce que à mon sens, la succession – politique s'entend - de ce dernier, prise dans des convulsions prévisibles, n'a jamais pu être liquidée. C'est vrai que certaines personnes avaient voulu y introduire une dimension tribale d'abord en présentant le parti Undp comme le cadre de regroupement des héritiers d'Ahidjo. Une démarche qui avait séduit les gens comme Samuel Eboua qui avait même réussi à se faire porter à la tête du parti. Ensuite, en faisant croire que ne pouvait être vrai héritier d'Ahidjo que celui qui se sentait à l'aise dans une gandoura et qui pouvait bien visser une chéchia sur sa tête. C'est en s'appuyant sur cette thèse que les "porteurs de gandoura" avaient réussi à débarquer Samuel Eboua au cours du fameux congrès de Garoua. Face à l'argument de ceux qui pensent qu'un vrai successeur d'Ahidjo doit porter la gandoura, Paul Biya à qui échoit finalement l'héritage politique d'Ahidjo et qui pourtant n'a jamais essayé une gandoura, répond souvent avec une pointe de raillerie : "Mais avant de me donner le pouvoir, Ahidjo les voyait avec leur gandoura non?"
Aujourd'hui, paysage politique camerounais a sérieusement évolué par rapport à ce qu'il était en 1982, lors de la seconde transition, par exemple. Mais nous ferons comme en économie en bloquant d'autres variantes et en supposant toute chose égale par ailleurs. Il faut d'ailleurs dire qu'au vu des résultats des dernières élections au Cameroun avec le ras de marée du Rdpc, on peut croire que le pays de Paul Biya avance inexorablement et malheureusement vers un parti unique de fait. Donc on retombe pratiquement dans la situation de 1982.

AHIDJO, COMME UN SPHINX

En 1958, André Marie Mbida, arrivé à la tête du gouvernement camerounais un an auparavant fatigue déjà les Français par ses prises de position tranchées, son impatience dans le reglement de la rébellion qui ensanglante le pays Bassa depuis quelques années. Il agace surtout par son affirmation indépendantiste sur certains sujets. La France s'apprête au Cameroun à accorder une indépendance en trompe œil comme d'ailleurs dans la majorité de leurs colonies. Il leur faut des hommes sûrs et surtout maîtrisables. Pour la France, Mbida est fougueux, brutal et finalement imprévisible. Il ne fera pas l'affaire. Il faut le virer.
La France a repéré dans la classe politique camerounaise, un homme "étonnement muet, effacé et respectueux de la hiérarchie", comme le relève Noumbissie M'Tchouake. Cet homme, c'est Ahmadou Babatoura Ahidjo "considéré par ses adversaires comme un paresseux". Ce qui était paradoxalement un plus à la panoplie des atouts qu'il présentait déjà. C'est donc sur ce Peul originaire de Garoua, qui a tout de même un parcours politique honorable et qui dirige le second groupe à l'Assemblée territoriale, que la France jette finalement son dévolu pour se débarrasser de l'encombrant Mbida. Mais pour arriver à imposer son candidat, la France doit d'abord manœuvrer pour faire tomber le gouvernement Mbida et ensuite manœuvrer pour éliminer tous les autres concurrents sur la ligne de départ.
Le renversement du gouvernement Mbida a été obtenu grâce à la manœuvre de la "démission collective". Elle a consisté pour Ahmadou Ahidjo à démissionner du gouvernement avec tous les membres issus de ses rangs. C'est pour cela que, le malfrat revenant toujours sur le lieu du crime, il tenta en 1983 d'utiliser la même manœuvre contre son successeur Paul Biya en demandant à son filleul et Premier ministre Maïgari Bello Bouba de démissionner avec tous les ministres originaires du Nord à l'issue du gouvernement du 18 juin 1983. Mal lui en prit parce que Biya n'était pas Mbida et le contexte de 1983 était très différent de celui de 1958. En France, François Mitterrand, est désormais aux affaires. Il est le pire ennemi politique de De gaulle qui avait intronisé Ahidjo en 1958. Il est intéressant de savoir que le 18 juin 1983, date du gouvernement de défi de Paul Biya, rime avec une date (18 juin 1940) très chère au Général De Gaulle et à tous les Gaullistes. Il faut aussi relever que Mitterrand choisi d'atterrir au Cameroun le 20 juin au lendemain de ce remaniement ministériel controversé et à haut risque. Il y effectua une visite officielle de deux jours pour, disent certains introniser à son tour Paul Biya.
L'autre équation qui se posait à la France en 1958 consistait à neutraliser les autres concurrents d'Ahidjo. Ils avaient pour noms :
Paul Soppo Priso : Certains Français se laissent charmer par les allures débonnaires de ce bon Douala qui tel un chat se préoccupera plus à lécher et lustrer ses poils qu'à s'engager dans des batailles qui pourraient les ébouriffer et dégrader ainsi sa mise. Soppo dispose des atouts certains. Il a été Président de l'Assemblée territoriale. Il est issu d'une ethnie très minoritaire mais qui a su conserver son identité. Soppo est même approché au cours d'une réunion à Paris pour succéder à Mbida, mais il esquive par calcule. Il connaît la situation du pays particulièrement explosive. Il veut une personne pour essuyer les plâtres et lui viendra en recours.
Daniel Kemajou : En 1958, il est le Président de l'Assemblée territoriale du Cameroun. C'est un homme courageux. Il le montrera d'ailleurs par son "non" aux pleins pouvoirs à Ahmadou Ahidjo en 1959. Mais il est un peu trop imbu de son statut de prince puis de chef traditionnel de Bazou. Il dispose lui aussi des atouts mais il est fortement desservi par un contentieux qui oppose les Bamiléké, ethnie dont il est issu, à la France. Et ce contentieux, en quoi consiste t-il? Il se trouve tout simplement que les Français, qui s'apprêtent à jeter les bases de l'exploitation du Cameroun connu aujourd'hui au niveau continental sous le nom de françafrique, ont trouvé en les Bamiléké, déjà très impliqués dans les affaires, des concurrents qui pourraient sérieusement les gêner. Ils ont donc véhiculé un certain nombre de clichés qui tendaient tous à démontrer que ce n'était pas bon pour le Cameroun qu'un Bamiléké en soit le Président. Des clichés qui courent encore à ce jour.
Arouna Njoya : Comme les autres, il a été représentant à l'Assemblée de l'Union française et au Sénat français. C'est un homme très charismatique qui réussira en 1961 à réunir, chez lui à Foumban les protagonistes des deux Cameroun (francophone et anglophone), dans la conférence de la réunification. Nji Monkouop par son père, c'est-à-dire oncle du roi, Njoya Arouna est très populaire dans le pays Bamoun en raison de sa contribution au maintien du royaume que les Français voulaient disloquer pour lui faire payer au Sultan Ibrahim Njoya sa fidélité aux Allemands. L'autre atout de Njoya Arouna c'est la position charnière des Bamoun qui, présentés comme les cousins des Bamiléké, disposent de liens très solides avec le Nord musulman dont ils ont épousé la religion. Mais malgré tout cela, il ne dit vraiment rien aux Français comme vrai recours. Et d'ailleurs lui-même se plaît plus dans des rôles de médiateur que celle d'un vrai leader ambitieux.
Charles Okala : Il a été représentant du Cameroun au Sénat français. Il a été plusieurs fois ministre. Si on avait voulu préserver les équilibres régionaux et même intellectuels, Okala aurait été la personne la mieux indiquée pour remplacer Mbida à la primature. Originaire de Ntui, il se trouve à quelques encablures seulement d'Obala, le fief d'André Marie Mbida. De même, il est séminariste ayant suivi des études générales et religieuses comme Mbida. Comme lui d'ailleurs, il est convaincu qu'ils sont supérieurs aux autres issus de l'école primaire supérieure. Et cette assurance agace les Français et finira par le disqualifier.
Charles Assalé : C'est un syndicaliste originaire de la région d'Ebolowa dans le Sud ayant été proche de l'Upc. Il est populaire dans son fief et dispose d'une capacité de nuisance certaine. Mais très peu de personnes le prennent au sérieux, surtout pas comme dirigeant de haut niveau.
Après donc la chute du gouvernement Mbida en janvier 1958, après la manœuvre de la démission collective des ministres du groupe Ahidjo, les Français avaient constaté que les autres leaders tardaient à rallier Ahidjo et le risque de voir Mbida rallier le Sud Cameroun à sa cause et même de ressusciter était grand. C'est alors que la France actionna la seconde manœuvre. Il s'agit en fait d'un leurre qui a pourtant magistralement marché. La France a fait courir le risque de la partition du Cameroun en deux afin que Ahmadou Ahidjo, leur candidat préféré, gouverne sur le Nord. Les Français étaient parfaitement au courant du patriotisme presque épidermique des leaders camerounais de l'époque pour qui le Cameroun devait être un et indivisible. Ils se sont donc senti atteint dans ce qui leur est de plus cher : la Nation camerounaise. Ils ont tenu à régir pour la préserver.
C'est ainsi qu'à l'initiative de Paul Soppo Priso, une réunion fut tenue dans sa villa campagnarde de Bonapriso. On y retrouvait Ahmadou Ahidjo et tous les leaders cités ci-dessus sauf bien sûr André Marie Mbida contre qui était dirigé la conspiration. Là bas, ils ont joué sans le savoir une pièce de théâtre écrite et mise en scène par la France et qui a consisté en l'adoubement d'Ahmadou Babatoura Ahidjo. Tous avaient une seule préoccupation en tête : préserver l'unité territoriale du Cameroun.
Bien entendu, au cours de cette réunion, Ahidjo se montra plus muet et effacé que jamais. En fait il s'agit d'une stratégie propre aux Peuls et qui consiste à dissimuler au plus ses intentions au risque même d'être pris pour un niais. Mais ce qui est sûr c'est qu'ils n'oublient jamais le chemin qui mène à leur objectif qu'il finit par saisir comme un fauve attrape sa proie. C'est Moussa Yaya Sarkifada, leader politique camerounais et lui-même Peul qui nous éclair sur cette stratégie et sur sa mise en œuvre au cours de cette période de transition : "Ils (les autres leaders) nous prenaient pour des idiots et c'est comme çà que nous jouions plus encore à l'idiot pour les perdre. Ils nous appelaient "Maguida" (référence faite ici à une race de vendeurs ambulants originaires du Nord qui écumaient les villes du Sud et dont la légende disait qu'ils étaient en fait des fantômes des personnes mortes parce que "vendues" dans la sorcellerie. On disait aussi qu'ils avaient des pattes de chèvre et c'est pourquoi ils portaient de longs boubous pour les cacher). Ils se moquaient de nos gandouras qu'ils prenaient pour des robes et c'est comme çà aussi qu'ils nous assimilaient aux femmes. Mais nous ne nous laissions pas distraire. Le jour où nous avons senti que nous détenions la réalité du pouvoir, il était trop tard pour eux. C'était désormais à nous de jouer et à eux de danser", révèle Moussa Yaya, un rien triomphant.
Lorsque j'ai lu un bref portrait de Mohamadou Badjika Ahidjo par Olivier Mbellé, journaliste à la Nouvelle Expression lors de la première session parlementaire après les législatives du 22 juillet 2007, j'ai tout de suite perçu cette identité Peule : "Très discret et d'une sobriété légendaire, le nouveau député de la Benoué, Mohamadou Badjika Ahidjo, était loin du champ visuel des cameras", écrit le journaliste. En fait lorsqu'on observe Badjika, il a un regard fuyant, un sourire écrasé et une silhouette particulièrement frêle. Il me souvient que je m'étais étonné devant cette indolence de Djika et je m'étais ouvert à Moussa Yaya. Il m'avait dit ceci : "Son père était exactement comme lui. Et pourtant, il a fait le parcours politique que tu connaît". Ce parcours qui l'a conduit au sommet de tous les pouvoirs jusqu'à sa démission mystérieuse de novembre 1982.

AHIDJO, LE MALIN

Lorsqu'il décide de se retirer de la scène politique en 1982, Ahmadou Ahidjo n'a pour sa part aucun doute sur le règlement de sa succession qu'il a longtemps mûri dans le secret le plus absolu. Il l'a voulu pacifique et réglé comme sur du papier à musique. Mais les choses n'étaient pas aussi sereines que l'actualité de l'époque l'avait laissé penser. Malgré son casting presque public et l'adoubement officiel qu'il avait accordé à Paul Biya – d'abord comme premier ministre successeur constitutionnel et ensuite comme vice président du parti au congrès de la maîtrise à Bafoussam - pas moins d'une demi douzaine de noms circulaient qui prétendaient tous ou qui se laissent dire qu'ils étaient ses héritiers, les uns plus légitimes que les autres.
Paul Biya : C'est le candidat préféré d'Ahmadou Ahidjo. Il est à son image. Ses adversaires parlent d'un homme effacé et transparent. Les plus méchants le qualifient de la "non personne". Depuis 20 ans, Ahidjo l'a accueilli, dit-on, avec une lettre de recommandation de Louis Paul Aujoulat. Il l'a fait gravir tous les échelons administratifs de l'Etat et n'hésitant pas au besoin à l'exposer : Chargé de missions, directeur de cabinet civil du Président de la République, Secrétaire Général de la Présidence de la République, Premier ministre, successeur constitutionnel. On était en plein dans une monarchie constitutionnelle.
D'après Moussa Yaya qui savait parfaitement de quoi il parle, Paul Biya avait réussi haut la main à tous les tests :
- Le test du pouvoir : Rien dans son attitude ne laissait montrer qu'il était dans une posture d'attente du pouvoir. Ou encore qu'il marquait une quelconque impatience. Par son comportement au quotidien et la configuration de son entourage, il avait aussi pu convaincre Ahidjo de ce qu'il n'était pas tribaliste. Paul Biya est un serviteur fidèle. Il n'est pas un courtisan. C'est ainsi qu'il n'avait jamais porté la gandoura comme certains de ses congénères;
- Le test de l'argent : On ne lui connaissait aucune fortune et aucune volonté d'en acquérir malgré les dossiers financiers qu'il avait traité et sur lesquels il pouvait se laisser tenter par l'affairisme. On lui reconnaissait une villa bien modeste dans le quartier Anguissa.
- Le test de la femme : Bien qu'il ne fut pas qu'un prélat en la matière, force est de reconnaître que Paul Biya ne s'était pas offert le droit de cuissage sur les femmes, y compris mariées, comme beaucoup de ses collègues de l'époque. Il était très attaché à sa femme et d'aucuns n'hésitaient pas à dire qu'elle le dominait.
Ainsi, ce qui pouvait être considéré comme des faiblesses de Paul Biya par ses concurrents, étaient transformé en atouts majeurs par un Ahidjo qui avait d'autres calculs en tête.
Ayissi Mvodo Victor : À la différence de Paul Biya, Victor était plus activiste et même tonitruant. Pour avoir été secrétaire politique de l'Unc, il était plus politique que Biya qu'il se plaisait à défier, les deux partageant la même aire géographique qui était alors le Centre-Sud. Une légende, pas toujours vérifiable, comme toutes les légende d'ailleurs, voudrait qu'il ait giflé l'actuel président camerounais au cours d'une altercation portant justement sur la succession d'Ahidjo.
Ahidjo se montrait agacé par les manœuvres politiciennes d'Ayssi Mvodo. Il vivait très mal le fait que Victor utilise sa position de pouvoir pour "brimer ses frères". Il se montrait aussi bien amusé par les attitudes courtisanes qui obligeaient Ayssi Mvodo à se mettre très souvent en gandoura immaculé. D'aucuns disaient de lui que pour parler avec Ahidjo… au téléphone, il se croyait obligé d'enlever son chéchia. Mis au courant, Ahidjo aurait envoyé quelqu'un le vérifier sur place. Pour Ahidjo, Ayissi était un homme trop imprévisible pour qu'il garde le pouvoir chez lui.
Jeune reporter à "Challenge Hebdo", j'avais rencontré Ayissi Mvodo en 1993 dans sa villa de Mfou. Il était encore en réserver de la République. Lui ayant proposé une interview pour mon journal, il m'avait dis de repasser dans quelques jours, le temps pour lui de consulter les siens. J'étais repassé quelques jours après et il m'a dit qu'après avoir consulté les siens, il n'était pas possible pour lui de m'accorder l'interview. Plus tard, je l'ai vu se relancer en politique dans l'optique d'en découdre une fois pour toute avec Paul Biya. Il est mort presque en plein vol à quelques mois de l'élection présidentielle de 1997 après avoir fait rêver plus d'un déçu du Biyaïsme.
Eboua Samuel : C'était un bon commis de l'Etat et beaucoup ont pu dire qu'il était le préféré de Mme Ahidjo dans cette course vers la succession. Sa fidélité à Ahidjo ne souffrait d'aucune contestation. Mais Ahidjo lui-même n'appréciait pas le caractère parfois belliqueux de Samuel Eboua qui, dans son entourage, avait décidé d'ouvrir ouvertement la guerre contre Paul Biya et Moussa Yaya. Il pensait que pour exister, il eût fallu que ces deux personnes disparaissent. Or, chacun d'eux avait un rôle bien précis à jouer auprès d'Ahidjo et on peut même dire qu'ils lui étaient indispensables. Ahidjo l'aimait bien Eboua. Mais pas au point de sacrifier les autres pour ses beaux yeux.
Samuel Eboua a été aussi largement desservi par le conflit foncier qui l'opposait aux Bamiléké dans son Moungo natal. Ahidjo voyait dans ses agissements, les germes du tribalisme qu'il voulait absoilument éviter au Cameroun.
William Aurélien Eteki Mboumoua :
Dans le regard d'Ahidjo, Eteki lui rappelait Soppo Priso qu'il avait réussi à confiner aux affaires et qui finalement lui manquait en politique. Eteki était d'ethnie Douala comme Soppo et avait même fini par devenir son beau fils. Plusieurs fois, Ahidjo avait voulu lui mettre le pied à l'étrier. Mais à chaque fois il était découragé par les attitudes empreintes de trop de fierté d'Eteki. C'est vrai qu'il n'appréciait pas particulièrement les courtisans, mais aussi Ahidjo ne voulait pas non plus de collaborateurs trop suffisants.
En 1965, Ahidjo vire Eteki du gouvernement sans raison suffisante, juste pour voir ce qu'il va faire. Ce dernier en profite pour prendre ses vacances et va s'installer à Paris. A sa place, d'autres seraient en train de pleurnicher à Yaoundé et de tournoyer autour du pouvoir pour espérer un retour. Intrigué par l'attitude de Eteki, Ahidjo le rappelle au pays et finit par le nommer ministre chargé des missions à la Présidence de la République.
En 1980, au congrès de Bafoussam, Ahidjo a bien voulu introniser Eteki Mboumoua au niveau du parti. Mais il y a renoncé à la dernière minute, on ne saura jamais pourquoi.
Maïgari Bello Bouba : Ce prince de Baschéo avait presque été copté à partir du berceau politique par Ahidjo qui l'avait tout de suite pris sous son aile. Ils étaient comme çà un certain nombre de prince ou princesse que Ahidjo, plutôt roturier, était obligé d'adopter dans le Nord encore très féodal pour se faire accepter dans des lamidats où s'imposer par la force pouvait lui être fatal.
Pour Ahidjo, Maïgari Bello Bouba n'était pas à proprement parler, un dauphin mais plutôt un jeune loup qui avait encore à faire ses dents pour, un jour, s'attaquer aux grandes proies. Dès sa cooptation, il l'avait tout de suite pris à ses cotés comme secrétaire général adjoint de la Présidence de la République, question de l'habituer aux dossiers. Il savait que sa démission fera beaucoup d'orphelins dont Bello.
Pour sa part, Bello qui savait qu'il doit tout à Ahidjo ne manageait nullement sa fidélité à son endroit. Il est prêt à tout pour lui faire plaisir. Surtout quand il croit que c'est Ahidjo qui l'a propulsé au poste de Premier ministre un certain 6 novembre 1982, dernière marche vers la magistrature suprême.
Issa Adoum : C'est un des volatiles de la basse-cour d'Ahidjo. Originaire de l'actuel extrême Nord, c'est l'un des enfants que Ahidjo avait pris sous sa protection en raison des relations qui le liaient à son père. Pour les adversaires de Issa Adoum, il ne valait même pas un poussin. Mais lui-même se prenait pour un coq. Personnage présenté comme brouillon et prétentieux, Issa Adoum était le chef de file d'un groupe composé essentiellement de militaires. Pris dans le piège du coup d'Etat d'avril 1984, ils avaient tous été passés par les armes.
Mohamadou Badjika Ahidjo : Son allure plutôt frêle ne le laisserait jamais soupçonner. Pourtant, Badjika est un militaire. Peut-être c'était un moyen pour son père de le requinquer un peu. Peut-être voulait-il imiter certains rois arabes de qui il était si proche. Mais on ne connaissait pas de tendance monarchique à Ahmadou Ahidjo. Il rêvait plutôt d'une position de grand timonier.
Ce qui est vrai c'est que Ahidjo ne pouvait pas se faire succéder par son fils. C'était même un sujet tabou chez lui. Ahidjo était très soucieux de l'équilibre régional du Cameroun. C'est donc clair que Badjika ne pouvait pas succéder à Ahidjo, son père. Qu'en sera t-il de Paul Biya, son tonton?

PAUL BIYA, LE MALIN ET DEMI

Mais revenons en 1982 pour revivre les moments intenses de la transition. L'idée répandue à ce jour est que Paul Biya avait été pris de cours par le pouvoir qui lui tombait presque dessus. Certains vont même jusqu'à dire qu'il avait pleuré en suppliant son mentor de lui épargner une telle responsabilité. Si jamais il se trouve qu'il l'avait fait réellement, ce devait être plus par convenance que par une quelconque peur de la responsabilité. Il paraît que les responsables politiques de l'époque, surtout ceux qui étaient autour d'Ahidjo avaient parfois la larme facile, surtout lorsqu'ils se retrouvaient en face du grand camarade. Ceci avait pour lui l'avantage de doper sa puissance. En tout cas, beaucoup pensent qu'il n'était pas préparé à assumer la fonction suprême que Ahidjo lui avait accordée.
Aujourd'hui, et en observant comment les événements s'était enchaînés, on peut affirmer avec une marge d'erreur très faible que non seulement Paul Biya attendait le pouvoir, mais qu'il s'était préparé à l'assumer. C'est vrai que la tentation est grande de faire valider la thèse de l'impréparation en faisant valoir les contre performance du Cameroun depuis bientôt deux décennies. Mais ce n'est qu'une coïncidence malheureuse.
A partir de 1975 et depuis la primature où il était pratiquement en réclusion, Paul Biya savait qu'un jour ou l'autre son heure sonnera. Et lorsque cette heure sonnera, rien, mais alors rien n'entravera sa marche vers le trône. Et c'est Moussa Yaya qui traduit parfaitement cette ambiance : "J'ai vu Ahidjo se débarrasser du pouvoir comme une personne dégage la fourmi qui l'a mordu et qui reste accroché à sa peau".
A la primature, alors qu'il subissait pratiquement une traversée de désert, Paul Biya s'était entouré d'un certain nombre de jeunes cadres de tous les corps de l'administration et de toutes les régions. Certaines de ces personnalités sont d'ailleurs encore à ses cotés aujourd'hui. D'autres malheureusement tels René Owona ou encore Philippe Mataga sont depuis passés de vie à trépas. On y trouvait des économistes, des juristes, des agronomes, des administrateurs civils… Il attendait le pouvoir. Du pouvoir, Paul Biya n'avait pas une attente passive. Il avait une attente active, c'est-à-dire qu'il manoeuvrait pour que les choses s'accélèrent. Il le faisait avec une telle subtilité que cela passait presque inaperçue. C'est ainsi qu'il avait anticipé la transition et savait plus que son mentor comment elle se passera. Il savait par exemple, pour avoir fait des études universitaires, que lorsqu'on reçoit le pouvoir de la façon dont il devait le recevoir, le parricide était absolument nécessaire pour le consolider.
On peut dire de Paul Biya qu'il était finalement l'élève qui avait fini par supplanter le maître. Il a rusé plus que Ahidjo qui croyait être l'homme le plus rusé de tous les temps. Il lui a soigneusement caché son jeu. D'où l'accusation de fourbe que Ahidjo lui a portée : "Je me suis trompé. Le président Biya est faible. Mais je ne savais pas qu'il était fourbe et hypocrite". En parlant ainsi, Ahidjo s'est trahi. On peut en effet croire qu'il le savait faible et c'est d'ailleurs pour cela qu'il l'a choisi. Mais il ne voulait pas donner le pouvoir et le reprendre comme certaines personnes l'ont soutenu. Il était plutôt séduit par une position qu'il voulait occuper celle du grand timonier comme celle de Mao Tsé Toung qu'il admirait tant ou encore comme celle de l'Ayatolah Khomeny. Il voulait être le guide. Il voulait être le recours. Il croyait que toute la classe politique allait continuer à venir se prosterner devant lui comme par le passé y compris Paul Biya.
Le conflit entre Biya et Ahidjo a d'abord commencé sur l'avion présidentiel pour ensuite embrayer sur l'affaire des dépendances de la résidence du lac.
Après sa démission et l'investiture de Paul Biya, le président Ahidjo continuait à solliciter l'avion présidentiel pour ses déplacements. Le président Biya l'accordé une ou deux fois mais les faucons de son camp lui ont certainement dit que l'avion présidentiel était un attribut du pouvoir et que le laisser à Ahidjo pouvait sérieusement hypothéquer la consolidation de son pouvoir. Alors, un jour, Ahidjo a sollicité l'avion présidentiel et à la place on lui a envoyé un lot de billets de la Camair, la compagnie aérienne nationale. Ahidjo a piqué une colère noire et a considéré cela comme une grosse insulte.
L'histoire des dépendances, c'est que dans le deal de la passation du pouvoir Ahidjo devait libérer le palais du Lac précédemment la résidence du premier ministre Paul Biya qui lui devait désormais occuper le palais présidentiel. Ahidjo devait rester à Yaoundé, le temps que sa fille termine ses études de médecine au Cuss. Il veut occuper la résidence mais elle n'est pas toujours libérée. Les dépendances continuent d'être habité par les relations du nouveau président. En attendant, Ahidjo est confiné à la résidence des hôtes au sommet du Mont Febe à quelques encablures du palais présidentiel qu'il a abandonné. Il fait une première relance à Paul Biya pour que les dépendances soient libérées afin qu'il réintègre la résidence. Mais des semaines passent et puis des mois, rien! Ahidjo tempête : "Mais j'ai cédé tout le pays à Biya! Comment c'est si difficile pour lui de me donner une résidence où je vais attendre la soutenance de ma fille".
Lorsqu'on analyse le problème au fond, on comprend finalement que c'est juste un problème d'humeur comme on en rencontre tout les jours dans les relations humaines qui a dégénéré en raison de la complexité du réseau en place. Les complots et tout ce qu'on a pu voir par la suite n'étaient nullement la cause mais plutôt la manifestation des sautes d'humeur entre un mentor et son filleul. La cohabitation entre les deux hommes, parce qu'elle était génératrice de ce qu'on a pu appeler bicéphalisme, n'était plus possible sans heurt. Et çà, c'est Ahidjo qui a manqué le niveau intellectuel pour comprendre ces choses un peu compliquées de la science politique. Il lui suffisait de lire et assimiler par exemple "Le Roi Lear" de Shakespeare pour comprendre que le pouvoir ne se garde pas chez un autre.
Même au Sénégal où une telle transition avait eu lieu un an auparavant et qui de toute évidence aurait sérieusement inspiré Ahidjo, tout laisse croire que si le président Senghor n'avait pas finalement choisi d'immigrer en France, on aurait connu le même scénario qu'au Cameroun. Tout cela parce que, au-delà des deux protagonistes que nous voyons et qui sont le prédécesseur et le successeur, il y a dans chaque camp, une troupe de faucons qui comme tous les faucons, sont là pour bagarrer et qui ne peuvent pas exister sans bagarre.
C'est vrai qu'au Cameroun, quand les hostilités avaient commencé, elles s'accompagnaient généralement de grandes manœuvres. Et c'est celui, ou le camp, qui avait le plus anticipé qui marquait aussi le plus des points. Deux faits permettent de comprendre l'anticipation de Paul Biya, ou de son camp, sur les événements : La nomination de Maïgari Bello Bouba et la mission de Moussa Yaya chez les Bamiléké.
La nomination de Maïgari Bello Bouba :
Lorsqu'il lui transmet officiellement le pouvoir le 6 novembre 1982, Ahidjo remet à Paul Biya une liste de personnalités qu'il souhaite voir entrer au gouvernement ou maintenus s'ils y sont déjà. Dans cette liste, le Premier ministre qu'il propose s'appelle Youssoufa Daouda. Officiellement, Paul Biya n'a rien contre lui. Et pourtant il convainc Ahidjo d'accepter Maïgari Bello Bouba à la place. Youssoufa Daouda est originaire du grand Margui Wandala, la région qui deviendra la province de l'extrême nord. Une zone sur laquelle, durant tout son règne, Ahidjo a imposé l'hégémonie islamo-peul sur les masses kirdi en les matant systématiquement à travers le gouverneur Ousmane Mey, un kotoko. Youssoufa n'est pas à proprement parlé un kirdi mais on peut voir dans sa nomination, la volonté d'Ahidjo, d'éloigner le pouvoir de Garoua et de faire comprendre aux kirdis qu'ils peuvent espérer. Mais Biya qui sait ce que Ahidjo peut gagner dans ce jeu là ne lui donne pas cette chance. En obtenant la nomination de Maïgari Bello Bouba, fils presque adoptif d'Ahidjo et originaire de Baschéo dans les environs de Garoua, il veut montrer aux Kirdis qu'aucun espoir n'est permis, du moins, pas avec Ahidjo qui continue avec son nombrilisme de Garoua. Et que si d'aventure, ils peuvent espérer à un quelconque salut, celui-ci ne viendra que de lui.
Les choses se passeront exactement comme il a prévu. Au plus fort de la crise entre lui et son illustre prédécesseur Ahmadou Ahidjo, Maïgari Bello Bouba qui croit tout devoir de ce dernier ira présenter sa démission au Président Biya. C'est alors que celui-ci sortit la liste manuscrite du Président Ahidjo et lui dit ceci : "Nous tous connaissons l'écriture du patron. Vous voyez bien que ce n'est pas vous qu'il avait proposé au poste de premier ministre", lui dit-il. Maïgari Bello Bouba sortit de cet entrevu complètement bouleversé. Il ne savait plus s'il doit détester Ahidjo ou proclamer sa fidélité à Biya. C'est pourquoi, quelques mois après, il s'embarqua pour un exil au Nigeria alors qu'il n'était pas réellement menacé au Cameroun.
La suite des événements montre bien que, pour combattre Ahidjo dans le Nord, Biya n'est pas passé par quatre chemins. Il a tout simplement opposé à l'hégémonie islamo-peule, la contre hégémonie kirdi notamment en favorisant l'émancipation de ces derniers. Le premier acte a été la nomination de Ayang Luc, un Kirdi de surcroît chrétien pour remplacer Maïgari Bello Bouba au poste de premier ministre. Par la suite, il a créé la province de l'extrême nord, présentée comme fille aînée du Renouveau. C'est sur ce registre qu'il a fonctionné pour réduire l'influence islamo-peule à sa portion congrue dans la Nord.
Mission chez les Bamiléké :
En janvier 1983, Moussa Yaya, sur la demande du Président Ahidjo, alors président du parti UNC, fit une mission dans la province de l'ouest. Pour comprendre la genèse de cette mission, il faut remonter à la passation du pouvoir entre Ahidjo et Biya. Le président Ahidjo aurait attiré l'attention de son successeur sur les relations privilégiées qu'il doit absolument avoir avec les Bamilékés : "Si tu te brouilles avec eux, tu risquerais avoir de sérieux ennuis", lui aurait-il dit. Dans le cadre du parti, Ahidjo avait donc mis Moussa Yaya en mission pour savoir quel était l'état d'esprit des Bamiléké après sa démission et comment ils accueillaient le nouveau président. Il devait aussi les rassurer de ce que rien n'a en fait changé et que le deal qui les liait devait continuer.
Moussa Yaya a fait la mission auprès des notabilités et des élites de l'Ouest. Mais quand il est revenu à Yaoundé, c'est d'abord chez Biya qu'il a déposé son rapport. Ahidjo qui a été mis au courant et qui peut-être sentait déjà la dégradation du climat politique, n'a pas digéré ce qu'il a considéré comme un acte de trahison de la part de Moussa Yaya. D'où le coup de colère qui a conduit à l'éviction de Moussa Yaya du parti et de toutes les responsabilités en février 1983 : "Je suis remonté à Garoua comme j'étais descendu 25 ans auparavant", se souvient Moussa Yaya. Puisqu'il ne pouvait pas dire exactement ce qui s'est passé, Ahidjo a soutenu que Moussa Yaya était en train de manipuler dans le but de s'accaparer le parti : "Moussa Yaya est maintenant tout le temps fourré chez mes ennemis. Donc il veut ma mort", avait-il dit au cours de la réunion de réconciliation que le Lamido de Garoua avait organisé après le clash.
Mais il faut démêler cette affaire pour mieux comprendre. Moussa Yaya n'avait jamais accepté la démission d'Ahidjo et le lui avait dit : "Vous ne pouvez quand même pas dire subitement que vous démissionnez et que vous donnez le pouvoir à Biya. Ce pouvoir là, nous l'avons construit ensemble. Nous sommes un certain nombre. Il fallait au moins nous réunir afin que nous voyions ce qu'il y a lieu de faire", avait dit Moussa Yaya à Ahidjo. Mais puisque Ahidjo s'était entêté et avait remis le pouvoir à Biya, Moussa Yaya qui ne pouvant pas s'épanouir trop éloigner du pouvoir, était en train de se régénérer dans le système Biya. Il n'hésitait même pas à se moquer d'Ahidjo : "Mais il dit qu'il a remis le pouvoir. Qu'est ce qu'il fait encore à Yaoundé, il faut qu'il parte", disait-il parlant d'Ahidjo et en sachant parfaitement que les propos lui seront rapportés. Ahidjo rétorquait que Moussa Yaya est un opportuniste : "Il est déjà fourré chez Biya". Donc, le rapport de la mission qui va d'abord chez Biya n'était que la goutte d'eau.
A l'issue de cette affaire, Paul Biya, finalement le grand vainqueur, avait fait d'une pierre deux coups : il avait réussi à neutraliser Moussa Yaya dont la perspective de l'avoir aussi bien comme adversaire ou même comme allié le terrorisait pratiquement. Il avait réussi aussi à affaiblir Ahidjo en le brouillant avec son allié de toujours. Pendant la crise, une personne, qui était venu proposer à Biya de récupérer Moussa Yaya pour combattre Ahidjo, avait eu cette réponse mémorable de Biya : "Ahidjo m'enlève une épine du pied et tu veux que je me l'enfonce moi-même!?".
Ces deux faits qui sont certes des détails mais des détails de poids, montrent bien que Paul Biya ou si vous voulez, le camp de Paul Biya de l'époque, avait bien une stratégie de conquête et de conservation de pouvoir. Ils avaient même un plan de lutte. Un tel appareillage ne s'élabore pas en deux jours et surtout pas dans la précipitation.

TROP DE PRETENDANTS POUR UN SEUL FAUTEUIL

Nous avons vu que pour ce qui est de la succession présidentielle au Cameroun, la France avait joué un rôle prépondérant et même ouvert en 1958, ce d'autant plus que le Cameroun n'était pas encore indépendant et la France y exerçait une tutelle. En 1982, cette intervention de la France a été plus que discrète et même parfois imaginaire. Qu'en sera-t-il en 2011?
Selon Luc Sindjoun, "la succession présidentielle se déroule dans un marché des positions politiques, constitué par l'ensemble des relations concurrentielles entre acteurs du pouvoir d'Etat tissées autour du Président de la République. C'est celui-ci qui distribue les rôles et les positions de prestige, organise la proximité ou la distance vis-à-vis de lui. Dans un contexte d'autoritarisme, de monopole politique, le marché gouvernant est au cœur de la succession présidentielle". Lorsqu'on regarde le paysage politique camerounais aujourd'hui, et lorsqu'on analyse la progression des acteurs et surtout le rôle central que joue Paul Biya, on peut dire que le décor est presque planté.
En 1982, la victoire de Paul Biya - technocrate et homme du système qui n'avait jamais affronté une élection - sur Ahidjo, homme politique de race, traduisait et encrait le triomphe des politiciens du décret. Elle marquait la primauté du modèle bureaucratique sur le modèle politique de succession. Il faut souligner que ce modèle bureaucratique et de promotion des politiciens du décret avait été développé par Ahidjo lui-même. Il le faisait parce qu'il avait peur de voir les politiciens de race se régénérer hors du système. Car, comme le souligne encore Luc Sindjoun en citant Bourdieu : "La logique du système bureaucratique vise la consécration des "gens sûrs" qui ne sont rien sans le système, qui n'ont rien d'extraordinaire, rien en dehors de l'appareil, rien qui les autorise à prendre des libertés à l'égard de l'appareil, à faire les malins". En clair, Ahidjo avait été victime d'un système que lui-même avait passé son temps à construire. Et c'est Moussa Yaya Sarkifada qui l'avait perçu avec une lucidité incomparable. Il avait le sens du flair et de la météo politique.
En effet, lorsque Ahidjo reçoit Moussa Yaya en mi journée du 4 novembre 1982, il lui annonce sa décision de démissionner et de transmettre le pouvoir à Paul Biya. Passé le temps des surprises, Moussa Yaya l'avait clairement mis en garde en ces termes : "Monsieur le Président, pendant 25 ans, nous avons cousu un manteau de fer à ta taille et pour ta protection. Tu es en train de t'en débarrasser pour l'offrir à quelqu'un d'autre. Lorsqu'il l'enfilera et si par mégarde il se retourne contre toi, il aura forcément le dessus", lui avait-il dit. C'est d'ailleurs cette mise en garde qui avait résolu Ahidjo à garder la présidence du parti unique.
Lorsqu'il est arrivé au pouvoir, Paul Biya a tenu à garder intact le modèle de promotion par décret qui lui avait porté bonheur. Cela donne aujourd'hui un système où on assiste à l'administration de la politique et à la politisation de l'administration. De tout temps, il fait primer ce modèle sur le modèle de légitimité populaire. La preuve, tous ceux qui sont placés en pôle position aujourd'hui dans son entourage et qui sont cités par des analystes politiques et des éditorialistes comme des hommes puissants ou des hommes de réseau n'ont jamais affronté le suffrage des électeurs. Ce sont tous des Dominique de Villepin tropicalisé que Sarkozy tançait en ces termes : "Il y a beaucoup de critiques à l'endroit des élus et de la politique, mais j'observe que ceux qui critiquent en général n'ont jamais été capables de se présenter à une élection, de se faire élire, et pire, de se faire réélire", déclare Sarkozy.
Tous ceux qui gravitent autour de Paul Biya aujourd'hui et se battent pour le dauphinat ont une seule caractéristique : ils doivent tout au chef de l'Etat. Ils sont les poissons de son aquarium et dès qu'il les sort de là, ils manquent d'oxygène et meurt d'asphyxie. Lorsqu'on l'oublie, on le paie parfois très cher comme Titus Edzoa qui avait voulu s'affranchir. Qu'ils se nomment Laurent Esso, Marafa Hamidou Yaya, René Sadi, Jean Marie Atangana Mebara, Amadou Ali ou encore Ayang Luc, ils ont tous ce dénominateur commun : Sans Paul Biya et son appareil, ils ne sont rien.
Ebenezer Njoh Mouelle ne l'avait pas compris en 1992 lorsqu'il avait été nommé secrétaire général du comité central du Rdpc, parti au pouvoir. Il avait sollicité le suffrage des électeurs et Paul Biya n'avait pas hésité à tirer les leçons d'une telle audace. Revenu au gouvernement en 2006, comme ministre de la Communication, après une longue traversée de désert, il avait continué à construire sa stature d'intellectuel et il a cru au discours d'ouverture en prenant quelques initiatives, il a été viré du gouvernement. Biya a dû se dire qu'il est un peu dur d'oreille ou des yeux, Ebenezer. Décidemment, le philosophe n'y comprend rien à la science politique bien tropicalisée.
Aujourd'hui, beaucoup d'oiseaux parfois carnassiers, survolent le Cameroun, se prévalant des entrées à l'Elysée, à la Maison Blanche ou au 10, downing street à Londres ou encore dans quelques réseaux qui écument ce monde désormais mondialisé. Il faut seulement observer que plusieurs de ces personnes sont depuis longtemps grillées à ces adresses et ne peuvent plus faire rêver que ceux qui vivent les choses de très loin. Mais ils continueront malheureusement à pantoufler au Cameroun et à vivre au frais du contribuable.
Le moment venu, Paul Biya devrait quand tenter de régler sa succession. Compte tenu de tout ce qui précède, celui qui aura ses faveurs devra avoir le profil suivant :
- Il doit être sa propre fabrication, c'est-à-dire qu'il lui devra tout;
- Il ne doit pas avoir montré quelque velléité à rechercher une légitimité populaire;
- Il ne doit pas avoir des réseaux trop voyants et trop bruissants;
- Il doit avoir fait la preuve de sa patience et de son inutilité.
Compte tenu de ce profil, des gens comme Esso Laurent et René Sadi se détachent du lot. Mais le dernier pourrait être handicapé par sa surexposition au comité central du parti au pouvoir. C'est un homme de cabinet qui risque commettre des erreurs de jeunesse pour ce qui est de l'action publique. Ayang Luc, une autre personnalité particulièrement effacée rentre pourtant parfaitement dans ce profil. Pour avoir accepté de se laisser ensevelir au conseil économique et social, une structure en panne depuis plus de 20 ans, c'est qu'il a une force ou une faiblesse. Il est Kirdi, il a été premier ministre. Il est la quatrième personnalité du pays dans l'ordre des préséances et il a montré qu'il sait patienter, attendre son heure… comme Paul Biya. Dans la perspective du retour du pouvoir au Nord et pour atténuer les craintes de certaines personnes qui dans le centre et le sud parlent de la revanche inéluctable des islamo-peuls, Ayang pourrait être une solution peut-être intermédiaire. Bien entendu, d'autres surprises pourraient se produire et on pourrait assister à un vrai coup de théâtre.
Mais nous aurions été bien naïfs et baignerions dans un angélisme béat si nous ne reconnaissions pas qu'un péril certain plane au dessus de cette succession présidentielle du fait de certaines personnes qui, justement dans cette perspective ont accumulé des fortunes colossales et qui seraient prêts à en découdre le moment venu. On se demande bien comment Paul Biya fera pour les neutraliser. D'aucuns parlent d'une vaste opération mains propres qui permettra ainsi de nettoyer les écuries.
Maintenant que nous allons clore cette large parenthèse ouverte sur la succession présidentielle au Cameroun, nous pouvons ouvrir le champ de la réflexion pour constater que d'autres Camerounais, tout aussi de valeur qui se sont affranchi et qui n'ont plus rien à voir avec le système Biya ou qui n'en ont jamais fait partie, prétendent aussi à la magistrature suprême au Cameroun. Je pense à John Fru Ndi, à Adamou Ndam Njoya ou encore Sanda Oumarou. Ce qui veut dire qu'à l'échéance 2011 ou avant et, contrairement à 1982 où Ahidjo avait généré un successeur constitutionnel et l'avait imposé à tout le Cameroun, Paul Biya fournira plutôt un concurrent qui devra se jeter dans la bataille avec les autres concurrents au cours d'élections qu'on espère transparentes. Ce concurrent pourrait bien être Paul Biya lui-même. L'avenir nous le dira.

Par Etienne de tayo
Promoteur de "Afrique Intègre"
Quelques sites visités :
http://www.archive.lib.msu.edu/
http://www.assemblee6nationale;fr/
http://www.histoire-du-cameroun.com/
http://www.lanouvelleexpression.com/
http://www.polis.sciencespobordeaux.fr/

vendredi 14 septembre 2007

CAMEROUN : ABAH ABAH, LE PEUPLE ET LA VINDICTE POPULAIRE




Il y a une un peu plus d'une semaine, le 7 septembre 2007, le président camerounais Paul Biya procédait à un réaménagement du gouvernement. Juste une retouche technique qui a quand même conduit au départ de certaines personnalités de premier plan. Grande déception tout de même chez ceux qui attendaient un remaniement gouvernemental avant au besoin un changement de Premier ministre.


Comme après chaque mouvement politique au Cameroun, j'ai appelé deux ou trois personnes pour savoir ce qui se dit dans l'opinion au-delà des analyses de quelques exégètes du dimanche. Au Cameroun le pouvoir est tellement hermétique qu'il ne laisse filtrer que ce qu'il souhaite voir répandre dans l'opinion. Alors la presse s'en empare et fait le reste.
La première personne que j'ai contactée n'a pas caché sa satisfaction par rapport au départ du ministre de l'Economie et Finances, Polycarpe Abah Abah : "Nous avons fêté le départ de Abab Abah. Il a failli nous tuer avec les impôts. Si je n'étais pas très solide, j'aurai moi-même eu un arrêt cardiaque comme les autres", dit-elle. Cette personne m'annonce aussi qu'avec le départ de Abah Abah, c'est la prospérité économique qui s'annonce pour le Cameroun : "Sarkozy a dit qu'il va nous aider. Et nous savons qu'il fait toujours ce qu'il dit. Nous sommes très confiants", dit-elle en faisant à sa manière la lecture du discours de Sarkozy à Dakar qui pourtant dans les milieux intellectuels africains avait reçu une volée de bois vert. Et j'ai compris l'écart qui existe encore en Afrique entre le discours des intellectuels et la compréhension de l'opinion de la base. Cette préoccupation, je l'avais déjà ressentie avant de rédiger une réflexion intitulée : "Les défis des intellectuels africains de la diaspora". Cette personne, je l'ai rappelé trois jours après et elle m'a annoncé non sans satisfaction que "les auditions de Abah Abah avait déjà commencé à la police". Des informations pas toujours vérifiées qui sont souvent aussi malheureusement relayées par la presse camerounaise où on annonce une deuxième opération épervier : "Abah Abah et Cie annoncés au Sed", titre le Messager, l'un des principaux quotidien privé camerounais.
Une deuxième personne que j'ai appelée est celle qui m'avait déjà annoncé une fois avec une pointe de fierté que "au Cameroun, nous sommes maintenant gouverné par l'ambassadeur des Etats-Unis. Il donne les ordres et notre président exécute". J'en avais été choqué. Que nous soyons tombé si bas au point d'être dirigé par l'ambassadeur d'un autre pays, fut-il une grande puissance. Cette personne est donc revenue cette fois pour me faire d'autres annonces. Selon elle, c'est finalement le fonds monétaire international dont une mission se trouve au Cameroun qui a finalement obtenu la tête d'Abah Abah.. Elle m'a dit aussi que l'ambassadeur des Etats-Unis (encore lui!) a demandé de tout faire pour que l'opposition ait un groupe parlementaire à l'Assemblée nationale au risque pour le Cameroun de représenter aux yeux du monde l'image d'une démocratie monopartisane. Et c'est comme çà qu'elle explique le lâchage des ténors politique du Rdpc comme Françoise Foning, la députée-Maire de Douala 5e qui a vu ses deux élections annulées par la cour suprême.
Mais la vedette au Cameroun reste Polycarpe Abah Abah, le parfait fusible. Et il faut se lever très tôt pour lui voler la vedette. En fait, dans l'opinion camerounaise, on accuse l'ancien ministre de l'Economie et Finances de crimes collatéraux ou si vous voulez d'homicide involontaire. On parle particulièrement à Yaoundé du cas de deux hommes d'affaires promoteurs d'agences de voyages.
Tala Voyages, le propriétaire de l'agence qui porte son nom aurait été foudroyé par une crise cardiaque après que les inspecteurs lui ont annoncé un redressement fiscal de plusieurs dizaines de millions de F CFA : "Lorsque l'inspecteur des impôts lui a dit ce qu'il devait à l'Etat, il a compris que c'est la ruine qui le guettait. Alors il a commencé à suer à grande goutte et il a arrêté sa poitrine. Transporté à l'hôpital, il est passé de vie à trépas", rapporte une source camerounaise.
L'autre opérateur économique, promoteur de l'agence de voyage "Binam Voyages" aurait connu lui aussi le même sort. Il était entré dans une grave dépression depuis le passage des inspecteurs des impôts qui lui avaient aussi annoncé un redressement fiscal. Il était mort lui aussi quelques temps après.
Au Cameroun, on parle aussi de l'autre opérateur économique, Fokou Bernard promoteur du Groupe Fokou Fobert. Il opère dans le secteur des matériaux de construction, de l'industrie, de la construction routière. Il aurait décidé de délocaliser au Gabon et en Guinée Equatoriale pour protester contre ce qu'il considère comme le harcèlement fiscal.
Un autre homme d'affaire de Douala, jadis prospère m'annonçait dernièrement qu'il avait décidé de déclarer faillite à cause du harcèlement fiscal des inspecteurs de impôts : "Depuis que j'ai pris cette décision, je crois que je suis plus tranquille maintenant. Je trouve du temps pour m'occuper de ma santé. Maintenant que j'ai déclaré faillite, je ne sais pas chez qui ils viendront encore réclamer l'argent. Est-ce que l'impôt c'est pour tuer l'économie?", s'interroge t-il.
Tous ces drames, vécus par plus d'un opérateur économique au Cameroun à divers degrés, l'opinion camerounaise ne voit qu'une seule main, celle de Polycarpe Abah Abah, présenté dans certains milieux comme le diable incarné. L'inculpation de son épouse dans une affaire de détournement de deniers publics et sa libération en catimini avait fini de ternir l'image du Minéfi aux yeux de la population. Pour celle-ci, il n'était lui aussi qu'une fripouille, comme son épouse.
Peut-être que eux-mêmes les opérateurs économiques camerounais avaient pris l'habitude de faire les affaires en s'arrangeant avec les agents des impôts, privant ainsi les caisses de l'Etat des ressources substantielles. Pratique à laquelle Abah abah a certainement voulu mettre fin. Peut-être, si on se laisse aller à la théorie du complot qui n'est jamais loin de ces commentaires autour du harcèlement fiscal, Abah Abah ne serait que le bras armé qui veut les asphyxier. Pour quelle raison?

ET POURTANT…

Abah Abah, je l'avais connu dans les années 90, plus exactement en 1994. Il était conseiller technique dans les services du Premier ministre où il menait la réforme fiscale. J'y étais allé en compagnie de Atemebang Achu, un confrère et ami, aujourd'hui disparu, qui était très proche de lui. Je l'avais trouvé très enthousiaste et très volontaire. Il semblait maîtriser son sujet. Il m'avait offert un exemplaire de son rapport et j'avais exploité quelques extraits dans mes papiers Il sera par la suite nommé directeur de impôts avant d'être propulsé ministre de l' Economie et Finances. Et puis il était devenu très impopulaire dans l'opinion.
Après cette rencontre, je ne l'avais plus jamais rencontré mais j'étais resté marqué notre rencontre. Et j'avais de la peine à croire qu'un homme aussi volontaire pouvait dévier au point de ne devenir qu'un vulgaire cerbère doublé de pilleur de fond public impénitent. Il me souvient que je recevais très souvent les flèches de ses détracteurs lorsque j'affirmais qu'il est pour moi la personne indiquée à ces postes parce qu'il est dans son élément. Je leur disais qu'il est l'un des rares qui a une feuille de route qu'il s'était donné et qu'il avait réussi à faire accepter par le gouvernement.
D'autres n'hésitaient pas comme c'est de coutume au Cameroun de croire que mes prises de position n'étaient pas dénuées d'intérêts : "Si c'est parce que tu bouffes avec lui, pardon excuses-nous. Il nous énerve et il doit partir", disaient certaines personnes qui étaient particulièrement remontées contre lui. Elles me disaient que Abah Abah est très mauvais. Alors, je leur demandais pour qui il est mauvais: "Pour vous les opérateurs économique qui êtes à la recherche de votre profit maximum ou pour Paul Biya qui l'a nommé et qui attend de lui qui renfloue les caisses de l'Etat. Je leur disais que, lorsque son patron Paul Biya se rendra compte qu'il est mauvais pour lui, il l'enlèvera. ". C'est ce qui vient d'arriver et c'est le destin des fusibles.
Au demeurant, l'action de Abah Abah a-t-elle été complètement noire pour l'économie camerounaise et le Cameroun tout court? Que non. En renflouant les caisses de l'Etat par les moyens qui étaient les siens et qui c'est vrai ne faisaient pas l'unanimité, Abah Abah a permis à l'administration camerounaise d'éviter le ridicule qui consistait à acheter les voitures d'occasion et être la risée de ces mêmes opérateurs économiques savaient si bien jouer les victimes.
Ce qui est vrai c'est que, porté par son enthousiasme et son volontarisme, Abah Abah a voulu mettre une pression un peu trop forte. Dans beaucoup de domaine, il a fait du copier coller entre le modèle fiscal français et le modèle camerounais. Il imposait ainsi un modèle conçu pour la France dans une société camerounaise qui est complètement différente. Cette inadéquation a fini par ne privilégier que le coté répressif de l'impôt contribuant ainsi à créer des relations plus que distendues entre l'Etat et le secteur privé. C'est pourquoi, au cours du conseil des ministres du 13 septembre 2007, qui a suivi le réaménagement du gouvernement, le Président Paul Biya, dans un désaveu complet de la politique fiscal menée par son ancien ministre de l'Economie et Finances, "recommande de modifier l'attitude à l'égard du secteur privé, notamment en matière de fiscalité, en la rendant plus incitative". Voilà qui est dit et qui va redonner du baume au cœur des opérateurs économiques.
L'autre problème que Abah Abah n'a pas résolu c'est celui de l'équité de l'impôt et finalement une sorte d'égalité de tous les citoyens devant ce devoir. Or au Cameroun, il y a beaucoup de personnes qui bénéficient des passe droit pour ne pas payer les impôts alors qu'elles réalisent parfois des profits faramineux. Il s'agit de tous ces hommes d'affaires qui se réfugient dans le parti au pouvoir. Il s'agit aussi des expatriés qui obtiennent des exonérations injustifiées. L'impôt au Cameroun devient donc le fardeau des faibles qui n'ont personne au sommet de l'Etat. C'est aussi ici qu'il faut venir trouver les raisons de l'impopularité croissante et inquiétante de Polycarpe Abah Abah.
Resté longtemps sourd aux plaintes des opérateurs économiques et même des Camerounais en général, Paul Biya a enfin a compris que Abah Abah pouvait lui nuire personnellement. Il a compris que le fusible avait complètement grillé et pouvait ne plus le protéger. C'est pourquoi il a accédé à la demande d'holocauste des camerounais en leur balançant enfin son argentier. A ce stade, le peuple camerounais est comparable à une meute de chiens affamés. Chaque fois, le pouvoir suce jusqu'à l'os, un des leurs qu'il avait choisi et le leur balance. Alors, ils se précipitent pour le déchirer. Demain, ce sera un autre serviteur tombé en disgrâce qui leur sera servi. Un jour peut-être, un dernier sacrifié sera "l' Agneau de Dieu qui vaincra ce monde inique !"

Par Etienne de Tayo

dimanche 9 septembre 2007

FORUM CHINA-EUROPA OU COMMENT RELEVER LES DEFIS DU NOUVEAU MONDE



Dominique De Villepin vient de commettre un essai, un de plus, sur Napoléon Bonaparte (Le soleil noir de la puissance 1796-1807), pour dit-on contre attaquer en utilisant la "stratégie de la place du marché" dans l'affaire clearstream mais surtout pour tenter de démystifier et démythifier le phénomène Sarkozy. Au même moment, l'une des prédictions de l'avant dernier monarque français est en passe de se réaliser. En effet, au faîte de sa gloire, Napoléon 1er déclara : "Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera". Il comparait la Chine à un Lion endormi. Aujourd'hui, le lion s'est réveillé et la panique gagne la jungle qu'est devenu le monde.
Alors que aux Etats-Unis, les membres du congrès, dans leur panique, renouent avec le "china bashing" et brandissent la menace de rétorsions contre la Chine ou encore un recours à des mesures aussi rétrogrades et anachroniques comme le protectionnisme. En Europe, des groupes plutôt pacifistes, qui veulent se démarquer des institutions étatiques, s'organisent pour désamorcer la bombe et "créer un dialogue entre les sociétés chinoise et européenne".
C'est le cas des promoteurs du deuxième Forum "China-Europa" qui ont donné une conférence de presse au Cape de la Maison de la Radio France à Paris. Ils ont compris, peut-être avant tout le monde, que "la mondialisation et la montée en puissance de la Chine posent aux deux sociétés (européenne et chinoise) des défis nouveaux et imposent des modalités nouvelles de dialogue. Autour de Michel Rocard, les organisateurs faisaient ainsi le point des préparatifs en même temps qu'ils commentaient les dernières évolutions de l'actualité au sujet de la Chine.
Sous le thème d'un "dialogue biennal des sociétés pour relever ensemble les défis du monde contemporain" ce Forum, organisé par la fondation Charles Léopold Mayer, la Vrije Universiteit Brussels, l'Université du peuple de Chine et l'Université Sun Yat-Sen, se tiendra du 4 au 7 octobre 2007 en deux étapes : les 4 et 5 octobre 2007 dans 23 villes européennes et les 6 et 7 octobre 2007 une séance plénière à Bruxelles. Près de 50 thèmes allant du vieillissement de la population à la réforme de l'enseignement supérieur, de la gouvernance mondiale au développement durable, seront ainsi abordés dans les 27 ateliers thématiques.
A l'issue de la conférence de presse nous nous sommes tournés vers trois personnalités au centre de l'événement : Michel Rocard, ancien premier ministre français, député au parlement européen et membre de la commission des affaires étrangères. Il a été président de la délégation européenne au premier Forum qui s'est tenu à Nansha; Pierre Calame, Directeur général de la fondation Charles Léopold Mayer et Chen Yan, Secrétaire général de l'Association des intellectuels chinois en Europe. Nous avons voulu, avec eux, commenter les conséquences de l'irruption de la Chine sur la scène internationale et surtout le nouveau sort qui est celui de l'Afrique dans ce monde reconfiguré.

Etienne de Tayo

Promoteur de "Afrique Intègre"

ENTRETIEN AVEC MICHEL ROCARD, ANCIEN PREMIER MINISTRE FRANCAIS, DEPUTE AU PARLEMENT EUROPEEN






"Je vois se développer chez nos amis Américains une théorie de la menace chinoise qui m'inquiète. Et en Europe où nous réagissons différemment, le problème est plutôt la méconnaissance, l'ignorance profonde"




Question : Monsieur le Premier ministre, vous préparez ce forum Chine Europe au moment où les relations sont particulièrement tendues entre la Chine et ce que nous appellerons l'Occident. On a l'impression qu'un certain mépris de l'autre traverse ces tensions. Peut-on réussir à pacifier sans qu'il y ait ce respect nécessaire entre les deux peuples?

Michel Rocard : Il ne faut pas tout mélanger. Ce forum est le deuxième forum chinois et il rassemble des gens qui ne sont pas les gouvernements. C'est une rencontre entre deux sociétés civiles autorisée par les puissances publiques. Mais autorisée seulement et pas contrôlée. Et çà me paraît utile de faire çà justement au moment où les choses ne vont pas très bien sur le plan de la diplomatie commerciale ou encore du débat du conseil de sécurité sur le Darfour.
Ce forum est une recherche de pacification par une meilleure compréhension mutuelle.

Question : Pensez-vous qu'au niveau de l'Occident il y ait cette disposition pour la compréhension nécessaire à cette pacification. Parvenez-vous dans l'élite à présenter une autre Chine au peuple de l'Occident qui, la campagne médiatique aidant, a plutôt l'image d'une Chine qui cherche à l'empoisonner et qui ne joue pas franc jeu?

Michel Rocard : Vous parlez comme si vous résumiez la Chine à son gouvernement. Il y a un milliard trois cent million d'habitants. Il y a une vitalité de la société chinoise qui ne se limite pas aux actes de son gouvernement. D'autre part, l'Occident est un concept dangereux. Je vois se développer chez nos amis américains une théorie de la menace chinoise qui m'inquiète. Et en Europe où nous réagissons un peu différemment, le problème est plutôt la méconnaissance, l'ignorance profonde.Notre deuxième forum Europe-Chine a plutôt pour objet d'élargir la connaissance que nous avons de la Chine et peut-être de nouer des relations interpersonnelles, de commencer à créer des liens de peuple à peuple qui ont besoin de grandir beaucoup avant d'être capable d'apporter des conséquences politiques.

Question : Vous avez été premier ministre de la France, aujourd'hui, l'Afrique est devenu, plus que par le passé, un enjeu pour les grandes puissances. Et la France perd de plus en plus de terrain en Afrique au profit des nouvelles puissances comme la Chine. Comment analysez-vous cette situation?

Michel Rocard : Premièrement, il faudrait vraiment en finir avec le colonialisme. Que la France perde du terrain en Afrique, c'est la moindre des choses. C'est même normal. Je n'aime pas l'impérialisme. J'essaie de travailler à ce que l'Afrique conquière son autonomie, sa souveraineté, son autosuffisance. Elle a besoin de l'extérieur, il y a une émulation. La Chine arrive et offre beaucoup d'aides, c'est bien. La Chine est plus grosse que la France. C'est bien normal que son offre soit importante.
Mais sur l'Afrique, on dit beaucoup d'erreurs. J'espère qu'on comprendra que les exigences de découvertes du développement économique en Afrique sont internes. L'aide ne suffit pas. C'est vraiment le développement d'un entreprenariat notamment de PME et de services qui manquent beaucoup à l'Afrique. Ce n'est pas une multiplication de très grandes usines capables à l'européenne et à l'américaine de traiter les ressources naturelles en Afrique qui pose le problème. Il faut mettre sur pied un tissu économique et çà c'est purement africain.

Propos recueillis à Paris par : Etienne de Tayo

ENTRETIEN AVEC PIERRE CALAME, DIRECTEUR GENERAL DE LA FONDATION CHARLES LEOPOLD MAYER, ORGANISATEUR DU FORUM CHINA-EUROPA



"L'influence de la France en Afrique restera considérable si la France est porteuse d'idées pour l'avenir"


Question : Le climat se détériore de plus en plus entre les Etats-Unis et la Chine. Comment pensez-vous que l'on puisse éviter le clash si vous pensez qu'il peut y avoir clash?

Pierre Calame : Il y a une seule solution que l'humanité a trouvé pour éviter les clash, c'est de se parler. On définit quelque fois la guerre comme la défection de la parole. Il est extrêmement rare de se tuer en se parlant. Maintenant le dialogue, comment et pourquoi faire?
Il faut repartir des bases sinon on est tout dans le malentendu, le préconçu. Il faut que ce soit les sociétés qui se parlent et pas des appareils institutionnels qui ont leurs propres intérêts par rapport à leurs sociétés. Donc un des intérêts, on le voit bien en Europe avec la reprise en main des Etats, est de construire les pseudo intérêts nationaux. Est-ce qu'il y a un intérêt national éminent chinois d'un coté et européen de l'autre? Ou y a-t-il aussi des question qui se posent aux femmes chinoises et européennes, aux entreprises ou aux paysans. Donc une manière de déconstruire l'ennemi c'est de découvrir que parfois ce qui nous unit est plus grand que ce qui nous oppose. Mais tous les médias et tous les appareils institutionnels vont vous convaincre du contraire.

Question : On sait quand même que pour dialoguer, il faut déjà se respecter. Mais lorsqu'on regarde la campagne médiatique qui est faite actuellement sur le made in china. Est-ce que avec une telle ambiance le dialogue est possible?

Pierre Calame : Totalement. Mais dans dix ans je ne sais pas, parce qu'il est en train de se construire une problématique de l'affrontement. Le blocage du dialogue vient de la peur de voir l'autre ne pas être sincère. Le dialogue est une élaboration sociale. A partir de là, quand on est en face de l'autre, une fois qu'on a accepter ces étapes intermédiaires et où on se trouve dans une situation où des femmes chinoises et des femmes européennes, des journalistes chinois et des journalistes européens, des entreprises chinoises et des entreprises européennes se parlent non pas de qu'est ce que je reproche à l'autre mais qu'est ce que je suis, quelles mes peurs, quelles sont mes points d'interrogation. Alors la prévention tombe automatiquement.

Question : On a aussi l'impression que l'Afrique est devenu un enjeu pour les grandes puissances et l'influence de la France recule dangereusement. Est-ce que la situation telle qu'elle est présentée en Afrique n'est pas parfois déformée juste pour les intérêts des groupes comme vous le rappeliez?

Pierre Calame : Quand vous dites que l'influence de la France recule dangereusement, pour qui? Pour l'Afrique ou pour la France? En quoi l'influence de la France en Afrique est capitale à l'évolution de la société française? Commençons par sortir des rhétoriques de puissance qui n'ont rien à voir avec la gestion du monde de demain. L'influence de la France en Afrique restera considérable si la France est porteuse d'idées pour l'avenir. Les rapports de force sont sans issue dans le nouvel Etat du monde. Vous vous souvenez de la boutade de Staline : "Le pape, c'est combien de division?". N'empêche que c'est finalement l'église catholique qui a largement contribué à l'effondrement de l'Union soviétique. Ce n'est pas qu'avec les divisions qu'on gagne comme l'a rappelé Michel Rocard à la conférence de presse. On est passé dans une nouvelle ère, il n'y a aucun doute. Moi en tant que Français et pensant que la France a une histoire et une culture, qu'elle des choses à dire sur le monde. Si ces choses sont utiles, l'influence de la France sera grande. Mais la question de savoir si on maintient par la françafrique des réseaux occultes, des dictateurs soutenus, des intérêts de tel ou tel groupe économique ne nous intéresse absolument pas.
Par contre l'Afrique est confronté à un autre problème. C'est que la Chine a besoin à son stade de développement d'énergie et des matières premières. Elle pense les trouver en Afrique et y fait une offensive. Elle s'en fout complètement de l'Afrique. La Chine a une histoire de repli sur elle-même. Le Chinois ont été émerveillés par l'intelligence des leaders paysans africains parce que pour eux au départ, c'était des infrahumains. La Chine ne peut avoir actuellement qu'une attitude particulièrement cynique par rapport à l'Afrique. Mais elle va le faire de manière chinoise. Et qui va faire honte à l'inefficacité totale de la coopération européenne en Afrique. Donc, qu'une coopération inefficace soit chassée par des stratégies cyniques, c'est la vie.

Question : Beaucoup d'analystes pensent que la Chine et les Etats-Unis peuvent arriver à un affrontement armé. Partagez-vous les mêmes peurs?

Pierre Calame : Dans l'enjeu du forum, il l'idée que l'Europe sera à un moment probablement le seul médiateur possible entre la Chine et les Etats-Unis. Est-elle capable de l'être maintenant? Je n'en sais rien. La Chine est dans une position extrêmement contradictoire avec les Etats-Unis : Tout le monde en Chine déteste les Etats-Unis et tout le monde ne rêve que d'une chose: émigrer aux Etats-Unis. Au niveau du mode de vie, le modèle américain est la référence. Mais au niveau de la gestion, les élites chinoises qui sont très brillantes, savent que le modèle américain n'est pas jouable. Les Etats-Unis c'est 350 millions d'habitants et des ressources naturelles immenses et pourtant pas suffisantes pour un modèle des prédateurs. Donc ils ont déjà maîtrisé les ressources de la plupart des zones de la planète. A commencer par le pétrole du moyen orient. Ce modèle là n'est absolument pas productif pour la Chine à cause de l'étroitesse de ses terres arables. Toutes les élites chinoises savent que c'est vers le modèle européen qu'il faut se tourner et non le modèle américain. Il y a une fascination en Chine pour la puissance. Elle a été la première puissance mondiale pendant les siècles. Elle a connu un déclin effroyable en 1850 et 1920. La première question de la Chine est de retrouver son rang. S'il y avait pas l'Europe je crois qu'il n'y aurait pas d'amortisseur à un modèle d'intérêts nationaux qui s'affrontent. Les deux pays qui ont gardé la vision nationaliste au sens profond du terme, ce sont les Etats-Unis et la Chine. La Chine a théorisé l'idée qu'il y aune seule chose qui existe c'est les nations. Et les Etats-Unis sont le seul pays au monde où la constitution interdit à des soldats américains d'obéir à des généraux non américains. Donc, deux nationalismes radicaux dont les intérêts sur les matières premières et l'énergie sont complètement divergents. Oui il y a de quoi être soucieux. En plus ils ne se connaissent pas bien. Vous savez que la première guerre mondiale a débuté par un fait divers d'un assassinat à Sarajevo. Ce genre d'étincelle peut bien se passer entre la Chine et les Etats-Unis.

Propos recueillis à Paris par Etienne de Tayo

ENTRETIEN AVEC YAN CHEN, SECRETAIRE GENERAL DE L'ASSOCIATION DES INTELLECTUELS CHINOIS EN EUROPE


"L'intellectuel doit aider les peuples à relever le défi de la mondialisation"

Question : Depuis quelques mois, la tension monte entre les Etats-Unis et l'Europe d'un coté et la Chine de l'autre. Certains analystes craignent même le pire. Quel peut être le rôle de l'association des intellectuels chinois que vous représentez en Europe?

Yan Chen : Je pense que le rôle de l'intellectuel n'est pas d'intervenir dans le secteur du commerce et de la coopération. L'intellectuel devrait contribuer à faire comprendre les deux sociétés et réfléchir sur l'avenir soit de la guerre, soit de la coopération. L'intellectuel doit aider les peuples à relever le défi de la mondialisation.

Question : Quelles sont les objectifs de votre association des intellectuels chinois?

Yan Chen : Notre association regroupe une centaine d'intellectuels chinois en Europe. Elle joue un rôle de pont entre l'Europe et la Chine. Par la communication, elle essaie de faire comprendre d'un coté aux Européen la situation chinoise et de l'autre le fonctionnement du modèle européen. Nous organisons des colloques et des manifestations pour rapprocher les deux peuples.

Question : Les deux modèles chinois et européens reposent sur des socles très différents. Etes-vous partisan de la création d'une culture de l'universelle ou croyez-vous à la force de la diversité?

Yan Chen : Je pense que la question culturelle est très vaste. Je ne pense pas toujours qu'il y a d'un coté une culture européenne et de l'autre une culture chinoise. Puisque la culture chinoise évolue et la culture occidentale pareille. Il y a une modernité qui s'oppose à la tradition. Par exemple, la Chine d'aujourd'hui est bien différente de la Chine d'il y a deux mille ans. La prise de conscience qu'on est dans un univers qui est globalisé. On est au quotidien en contact avec les occidentaux. La Chine aujourd'hui devrait comprendre et ne pas se réfugier dans son modèle de culture traditionnelle.

Question : Les accusations qui sont généralement dirigées en occident contre la Chine c'est d'être trop fermée, de ne pas s'ouvrir au monde. Les trouvez-vous justifiées?

Yan Chen : Elles sont partiellement justifiées. Il y a une Chine tout à fait ouverte et qui est prête à accueillir toutes les idées. Mais il y a une autre Chine qui essaie de retarder et même de réprimer cette demande. Il y a donc une Chine politique qui est à la fois totalitaire et post totalitaire. Elle peut réprimer avec les moyens de l'Etat. En même temps le régime est doté d'une économie très forte et en pleine croissance. Donc il a les moyens modernes de contrôler la société. Mais la dimension politique peut peut-être retarder la prise de conscience et surtout les mutations dans une société qui est en pleine croissance mais il ne peut pas complètement l'étouffer.

Propos recueillis à Paris par Etienne de Tayo

samedi 8 septembre 2007

VOICI POURQUOI LES ETATS-UNIS NE FERONT PAS LA GUERRE A LA CHINE




Ces derniers jours, l'opinion publique américaine, alertée par la campagne médiatique anti "made in china", est particulièrement remontée contre l'empire du milieu. Le pays de Hu Jintao est accusé au mieux d'une concurrence déloyale au plan commercial, au pire d'un plan diabolique visant tout simplement à empoisonner les consommateur américains.

L'énumération macabre qui noirci les pages et défile sur les écrans télé et sonores est de nature à décourager même le consommateur le plus inconscient. Ici, un extrait de l'article de l'Express : "Les pneus défaillants : 2 morts. La mélanine dans la nourriture pour animaux : 4 150 quadrupèdes tués. Les avions télécommandés qui explosent en vol: 22 personnes atteintes de surdité partielle ou temporaire. Les jouets ou bavoirs peints avec de la peinture au plomb ou encore le dentifrice au diéthylène glycol"
Cette campagne de diabolisation, connue sous le nom de "china bashing" (taper sur la Chine) est menée au congrès américain où plusieurs projets de loi protectionnistes sont proposés. Dans un congrès où les "china bashers" sont majoritaires, démocrates et républicains s'accordent pour protéger le petit et fragile Etats-Unis contre la grande et méchante Chine. Par ailleurs, d'autres officiels, plus belliqueux et jaloux du statut de l'hyper-puissance des Etats Unis, n'écartent pas la possibilité des sanctions multiformes à infliger à la Chine.
Il n'en fallait pas plus pour que certains analystes y voient les prémisses d'une guerre économique ou d'une guerre tout court. Mais à y voir de plus près, les chances pour les Etats-Unis d'ouvrir un conflit commercial ouvert ou un conflit armé contre la Chine sont très minces. Ceci pour un ensemble de raisons idéologiques, commerciales, financières, géostratégiques et géopolitiques.
En recourant au protectionnisme quelle qu'en fut la raison au 21e siècle, les Etats-Unis courent le risque d'un reniement idéologique en sapant le socle sur lequel repose l'idéologie capitaliste et libre échangiste dont ils sont les plus grands promoteurs dans le monde. Après la responsabilité que certains lui reconnaissent volontiers dans l'échec du cycle de Doha de l'OMC, la préconisation des mesures de rétorsion protectionnistes des Etats-Unis contre la Chine confirmeraient tout le mal que certaines ONG pensaient du pays de Georges Bush en tant que fossoyeur du libéralisme économique. Cela s'appellerait : scier la branche sur laquelle on est perché.
Au plan commercial, la Chine a fait les choses de telle sorte que, si elle devrait tomber suite à une attaque américaine, les deux économies s'écrouleraient simultanément. Ainsi, les exportations de la Chine vers les Etats-Unis en 2006 se montaient à 288 milliards de dollars. Elles portent sur les équipements électriques, les jeux, les jouets, l'habillement, le mobilier. La Chine est responsable de plus d'un quart du déficit commercial américain avec 232 milliards de dollars. Les Etats-Unis dépendent de la Chine pour le financement de leurs déficits extérieurs. Selon Philippe Boulet Gercourt, correspondant du magazine "Challenges" aux Etats-Unis, "les chinois disposent de gros excédents monétaires qui rendraient suicidaires une guerre commerciale ouverte" contre la Chine.
Au plan financier, bien que la sous-évaluation du Yuan, la monnaie chinoise, soit perçue par les Etats-Unis comme la plus grosse tricherie financière de la part de la Chine, ils se gardent pourtant bien d'engager des mesures de rétorsion. Et pour cause, la Chine détient les bons de trésor américain pour une valeur d'environ 407, 4 milliards de dollar. La vente soudaine de ces titres ferait chuter le dollar d'au moins de moitié. De même que cette monnaie longtemps considérée comme étalon de référence pour les échanges internationaux risquerait perdre ce statut.
Au plan géostratégique, il est important de remarquer que "l'ours Russe, humilié au lendemain du démantèlement de l'union soviétique est en train de sortir les griffes", comme le souligne un article de "The Economist" repris par "l'Express". En fait, entre la Chine et les Etats-Unis, deux belligérants en ordre de bataille, la Russie joue le rôle d'épouvantail capable de dissuader les américains quant à l'éventualité d'une attaque contre le Chine. De même l'Europe occidentale joue le rôle d'amortisseur et de stabilisateur qui permettrait aux deux adversaires d'entendre raison. A savoir que ce qui divise peut parfois être immensément plus minime que ce qui nous unit.
Au plan géopolitique, la mondialisation entamera tellement la souveraineté des Etats qu'il ne sera plus facile de parler de patriotisme commercial aux hommes d'affaire qui n'auront plus envie d'être enfermé dans des entité appelés Etats, mais qui voudraient avoir leur liberté d'action partout dans le monde et surtout dans les secteurs qui comme la Chine leur permet de réaliser des profits substantiels. Dès lors parler des produits chinois et les lier directement à l'image de la Chine relèverait d'une absurdité à nulle autre pareille. Ce d'autant plus que "près de 2/3 des exportations chinoises aux Etats-Unis sont manufacturées par les entreprises non chinoises à Taiwan, au Japon et aux Etats-Unis".
Enfin, contrairement à son apparence, la Chine pratiquerait un lobbying d'une efficacité à faire pâlir les plus grands experts américains en la matière. Ainsi, comme l'écrit "l'Express" : "les chinois possèdent de nombreux amis, prêts à calmer le jeu. Yang Jiechi, l'actuel ministre chinois des affaires étrangères, est un ami de longue date de la famille Bush. Dans l'administration, le secrétaire au Trésor Hank Paulson conserve de nombreuses amitiés chinoises nouées à l'époque où il dirigeait la banque Goldman Sachs. Dans le secteur privé, les chinois peuvent aussi compter sur le soutien de Madeleine Albright ou Charlène Barshefsky ex-secrétaire au commerce qui a négocié l'entrée de la Chine à l'OMC. Quant aux multinationales, elles sont les premières contre toute mesure protectionniste qui irait à l'encontre de leur intérêts". Il faut signaler que "le club for growth a publié une pétition contre les politiques protectionnistes visant la Chine signée par 1028 économistes".
Pour autant, faut-il penser que les china bashers, conscients de cette situation, rangeront leurs armes. Que non. Ils continueront se muscler jusqu'au jour où un président suffisamment belliqueux leur permettra d'assouvir leurs besoins. A savoir, casser du Chinois.

Par Etienne de Tayo
Promoteur de "Afrique Intègre"